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Ils ont refusé l'incorporation de force, mais ont dû vivre cachés et la peur au ventre

Témoignages de deux insoumis, Jules Klein et Gérard Meyer fils de familles bannies   du Pays de VOLMUNSTER



Jules Klein d’Ormersviller, qui avait perdu un frère au front, enrôlé de force dans l'armée allemande, n'a pas donné suite à la demande d'incorporation le 13 août 1943. Il a dû vivre caché et dans la peur jusqu'au 6 décembre 1944.



Jules Klein

En octobre 1940, la famille Victor Klein, arrive à la gare de Sarreguemines en revenant de Charente. On lui interdit de rentrer à Ormersviller, il décide alors de rejoindre Meisenthal d’où est originaire son épouse née Winckler. Il a trois fils, Léon,Jules et Victor, tous les trois auront un ordre de mobilisation pour l’armée allemande. Léon de la classe 1921 sera incorporé de force début 1943 et sera porté disparu sur le front russe le 2 novembre 1943. Son frère Jules devra rejoindre l’armée allemande à Champnier  le 14 août 1943.

- Comment avez-vous réussi à ne pas rejoindre votre unité allemande?

Jules Klein -Je devais rejoindre Sarreguemines par le train de six heures à Meisenthal avec plusieurs de ma classe. Je ratais volontairement ce premier train, et j'ai pris alors le deuxième à 7 heures, mais arrivé à Wingen-sur-Moder, je suis sorti du train à contre-voie, et j'ai disparu dans la forêt. Je passais toute la journée dans les bois, et je m’abritais sous un rocher pendant un fort orage. A 8 h du même jour, les gendarmes se présentaient chez mes parents pour me chercher. Ces derniers ont déclaré que j’étais parti par le train. La nuit, je rentrais à Meisenthal et me cachait chez ma soeur Thérèse.

Aviez-vous aménagé une cache?

- J’avais aménagé une cache dans le sous-sol, aérée par un tuyau, et accessible par l’intérieur d’une armoire, dont une porte ne s’ouvrait pas.C’était un réduit de 2 m sur 1,50 m dans lequel, on avait encore caché le saloir dans lequel on mettait la viande de porc, tué clandestinement. Il n’y avait pas d’électricité. La conduite électrique aurait pu indiquer l’aménagement d’une cache.

Étiez-vous souvent dans cette cache?

- Uniquement en cas de danger. Antoine Maas, maire de Meisenthal et 
directeur de la verrerie nous faisait avertir s’il était en connaissance
de perquisitions. Le 14 janvier 1944 des perquisitions ont eu lieu. Ce sont des gendarmes accompagnés de Mongols, qui ont passé le village au peigne fin. Ils  en ont trouvé deux, qui ont réussi  à s’échapper. L’un d’entre eux a été blessé au pied.  Il  sera désormais mon compagnon dans la cache.

Vos parents ont-ils été importunés par la gendarmerie allemande?

- Ils les ont interrogés à plusieurs reprises, jusqu’au jour où ils leur ont pu  montrer une lettre que j’avais écrite et que le maire Antoine Maas, avait postée en France.

Comment passiez-vous le temps?

- Ne pouvant sortir, je me suis fabriqué une navette avec un os, avec laquelle je confectionnais des filets de pêche, ou encore avec un petit moulin à manivelle je fabriquais de la farine en moulant de l’avoine et de l’orge.

Avez-vous également été arrêté par les Américains lors de la libération de Meisenthal le 6 décembre 1944?

-  Effectivement, les Américains voulaient emmener les déserteurs de l’armée allemande, mais Antoine Maas a réussi à les convaincre, et personne ne fut emmené au camp de “La Flèche”.

-  Avez-vous dû faire le service militaire français?

- Le 2 mai 1945, tous ceux de la classe 1921 devaient rejoindre Metz pour faire le service militaire. J’étais affecté à la caserne, qui était à l’emplacement du centre de secours actuel de Metz. Mon frère Victor, malgré-nous, n’était pas encore rentré de captivité. A sa libération j’ai eu droit à six jours de permission. Revenu de captivité, il a dû  également faire son service militaire à Dinan, pendant six mois. Aucun Mosellan essaya de se soustraire au service militaire français, ce qui prouve bien que la langue n’influe nullement sur le patriotisme de l’homme.

- Votre attachement à la France, en refusant de porter l’uniforme allemand, a-t-il été apprécié par l’Etat français?

- Nullement, je n’ai eu droit a aucune reconnaissance officielle, à aucune médaille et à aucune indemnité. On m’a établi la carte de réfractaire pour la période concernée pour qu’elle soit prise en charge pour la retraite et c’est tout.


Gérard Meyer devait rejoindre les SS.


Gérard Meyer

Le 29 novembre 1940, la famille Jacques Meyer d’Ormersviller est transplantée de force par les nazis et spoliée de tous ses biens avec 9 000 autres habitants du Bitcherland pour permettre l’extension du camp de Bitche qui s’agrandissait de 18 communes, dont 13 du canton de Volmunster.
La plupart des habitants d’Ormersviller revenus de Charente début octobre 1940, ont remis leurs maisons en ordre, ont commencé  les semailles d’automne et à s’organiser, quand ils ont été embarqués de force par l’armée allemande qui les a transportés en camion dans le Saulnois, la région de Château-Salins. Malgré eux, ils sont devenus des “Siedler” les gérants de fermes, dont les propriétaires avaient été expulsés en France. Les transplantés avaient le choix entre le sud de la Moselle ou le pays des Sudètes.
La famille Jacques Meyer a été transportée à Manhoué, situé au bord de la Seille à 18 km de Nancy. Elle a eu à gérer une ferme dans un village habité de quelques Lorrains, de Sarrois, de Roumains, de Polonais et d’une forte section de douaniers allemands, dotés de chiens-bergers allemands. Dans ce village, les Mosellans originaires d’Ormersviller et de Volmunster n’étaient pas à leur aise, et pourtant ils ont refusé tous de s’inscrire dans une organisation nazie malgré l’insistance des responsables allemands.

- Quand deviez-vous rejoindre votre unité?

Gérard Meyer. - Je suis né  le 12 novembre 1926 à Ormersviller, j’avais 
été libéré de mon “Arbeitsdienst”(Travail obligatoire) le 2 février 1944. A mon retour,  je passe le conseil de révision où avec mes 1,68 m, j’ai la taille requise (1,65 m en 1944 et 1,74 m avant 1940) pour entrer chez les SS. Le 12 février 1944, je dois rejoindre le Centre de formation des SS de Prague. Mes deux frères aînés Georges né en 1924 et René né en 1925 sont déjà incorporés de force.

- Comment avez-vous réagi quand vous avez appris votre affectation?

- Cela m'a coupé le souffle. Mon père me demanda d’en parler à personne, même pas à mes meilleurs amis, c’était trop dangereux pour l’action que je devais entreprendre.

- Qu’avez-vous fait pour ne pas rejoindre votre corps?

- Mon jeune frère Aloyse m’a conduit seul en cabriolet à la gare de Château-Salins où j'ai fait tamponner mon ordre d’incorporation. Mais au lieu de prendre le train, direction Prague, via Metz, j’ai pris celui de Lorquin, où habitait mon oncle Guillaume Meyer.

- Savait-il que vous veniez?


- Je frappais chez lui vers minuit, et il était tout étonné de me voir. Il me demanda la raison de ma visite, et je lui répondis évasivement. Ce ne sera que le lendemain que je lui donnai la véritable raison. Après quelques heures de réflexion, il accepta de me garder. Après avoir gardé la chambre pendant huit jours, il décida de me faire travailler dans son entreprise de débardage, dans laquelle il était aidé d’un Serbe et d’un Polonais.

- Personne ne vous a inquiété ?
 

- Comme mon oncle avait des employés, cela passa très bien, jusqu’au jour où j'ai été reconnu par des habitants d’Ormersviller, transplantés à Lorquin qui ont en parlé à d’autres.  Et de bouche à oreille, la nouvelle de mon insoumission arriva à Manhoué. Le 15 juin 1944, mon père arriva à Lorquin, avec les habits militaires de mon frère Georges et son titre de permission. Et en tant que soldat allemand, avec un titre permission, il a pris le train pour Meisenthal où habitait un autre oncle, Jules Winckler, père de sept enfants. Ce dernier a été tout de suite d’accord pour me cacher, car je n’étais pas le premier à Meisenthal, alors qu’à Manhoué ce n’était pas possible avec le mélange de nationalités et surtout les nombreux douaniers avec leurs chiens bergers allemands.

-  Où vous a-t-il caché?

- Mon cousin Antoine Becker a aménagé une trappe dans la cuisine sous un meuble. Elle donnait accès au sous-sol d’un ancien moulin. La cachette étant excellente.  J'ai été rejoint  par mon cousin Emile Vogel qui s’est évadé de l’armée allemande à bicyclette. Sept autres viendront encore nous rejoindre: Louis Winckler de Meisenthal, Michel Guehl, Charles Hammer, instituteur et Michel Dodo de Soucht, François Lutz de Goetzenbruck, Charles Rimlinger de Lemberg, et un septième, dont j’ai oublié le nom.

Combien de temps êtes-vous resté caché?

- A la Saint Nicolas, le 6 décembre 1944, Nicolas Schwab, un autre insoumis d’Ormersviller, sera le guide des Américains qui ont libéré Meisenthal. Tous les insoumis se sont coupé la barbe et   se sont présentés  en rangs par deux aux Américains. Ces derniers  ont décidé de les emmener, mais Antoine Maas, Maire de Meisenthal, a réussi à les convaincre pour  les laisser libres. Ainsi nous n’avons pas subi le même sort que les Fléchards.

 - N’avez-vous pas été inquiété lors de l’opération “Nordwind”?

- Le 1 er janvier 1945, les Allemands ont réussi à s’approcher de Meisenthal, tous les insoumis en ont profité pour se sauver en Alsace à Walhambach, région que connaissait bien Emile Vogel. Nous y sommes restés  jusqu’au 16 janvier.

-  Quand avez-vous rejoint vos parents?

-  Le 30 septembre 1944, les Américains ont évacué les Mosellans de Manhoué à Nancy pour éviter les victimes civiles. Mes parents y sont restés tout l’hiver puis ils ont déménagé au printemps à Tarquimpol près de Dieuze. Je les ai rejoints  le 1 er mai 1945 et quelques jours après , mon frère Aloyse et moi avons emmené  deux vaches à Ormersviller. Mes parents nous ont rejoint  peu après. Là une nouvelle aventure commence avec la remise en état de nos biens abandonnés pendant six ans et la reconstruction.

Epilogue

A travers ces témoignages, comme de celui des malgré-nous, on constate que les habitants d’Alsace et de Moselle, devenus Français en 1766, lors du décès de Stanislas, ont toujours eu un attachement à la mère patrie, malgré une annexion de 1871 à 1918 et une autre de 1940 à 1945.
C’est une manifestation de fidélité à la France, partagée à des degrés divers par les nombreux habitants d’Alsace et de Moselle, abandonnés par la Mère Patrie en 1871 et en 1940. Ces drames vécus par de nombreux Mosellans ne sont pas connus, et on n’en parle dans aucun livre scolaire d’histoire.
Les Alsaciens et les Mosellans en sont sortis la tête haute grâce à la victoire alliée. Ils ont leur personnalité et avec leur bilinguisme naturel, ils sont prêts à devenir de vrais Européens.
La France a l’habitude d’honorer ses meilleurs serviteurs en leur conférant une distinction nationale. Si l’on écoute le témoignage de ces nombreux insoumis ou déserteurs de l’armée allemande, qui ont mis en danger leur propre vie comme celle de leur famille, il n’y a pas eu vraiment de reconnaissance officielle. Ils ont fait de la résistance passive dans l’ombre, et ils continuent à rester dans l’ombre de leur histoire.
Comme tous ceux de la classe, ils ont dû faire le service militaire français après la guerre.

René Cabroz, historien militaire, résistant et ancien de la Brigade d’Alsace-Lorraine écrit:”Il n’y a pas une région française ayant payé si un si lourd tribut à sa patrie entre 1940-1945 et si cher à sa libération. Et s’il y a eu des collaborateurs en régions annexées, l’histoire de l’épuration nous enseigne qu’ils furent l’exception et bien moins nombreux qu’à l’Intérieur, et les habitants de cette région n’ont de leçon à recevoir de personne”.

Joseph Rittgen, historien local, disait toujours:
" Les jeunes Mosellans et Alsaciens ont émigré en Amérique  et en France après 1871, ont déserté l'armée allemande en 1914/1918 et lors de la dernière guerre. Ils n'ont jamais déserté l'armée française, c'est un signe que pour les  Alsaciens -Mosellans, leur patrie est la France"


Joseph Antoine Sprunck

Crédit photos: 
Claude Meyer et l'auteur. 

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