Emile Beck, originaire d’« Eschviller-Bitcherland » raconte l’épopée des habitants du Bitcherland expulsés dans le Saulnois et la région messine dans son livre : « Quand Louvigny s‘appelait Loweningen »
Expulsés en novembre 1940
Les Allemands demandent aux Mosellans évacués en septembre 1939 de retourner dans leur village. Malgré cette demande, certains resteront en Charente. La plupart prennent la décision de rentrer pour retrouver leur village natal. Ils prennent le train en septembre 1940. En arrivant à Saint-Dizier il y a une commission de filtrage:, Ainsi toutes les personnes politiquement suspectes sont refoulés. Il suffit par exemple d'être membre du Souvenir Français ou d'avoir été soldat de carrière dans l'armée française, toutes les personnes racialement indésirables, Algériens, Juifs, Tziganes... Sarrebourg, 9 000 Mosellans de 18 communes du Bitcherland, sont abrités dans différents villages dans le pays sarrebourgeois. Malgré l’interdiction, certains en profitent pour retourner en privé dans leur village. C’est après le 11 novembre 1940 que les Bitcherlandais vont occuper les fermes de nombreux villages du Saulnois et de la région messine où les familles indésirables ont été expulsées en novembre 1940 dans les sud-ouest de la France.
Des familles du Bitcherland contraintes d’habiter à Louvigny
De Volmunster: Laurent Bath, Nicolas Bour, Nicolas Conrad, Jean Decker, Emile Heckel, Alphonse Henius, Joseph Kirsch, Joseph Schuliar et Jean-Pierre Rebmann
D’Eschviller: Daniel Beck, Jean Beck, Jean-Baptiste Cagna
t, et Aloyse Stauder
De Weiskirch: Pierre Fischer qui a recueilli les enfants orphelins de la famille Schoenhens
De Breidenbach: Albert Bros et Alphonse Zahm.
De Schweyen: Charles Hoellinger, Lucien Stauder et Aloyse Stauder. Pour éviter la création de communauté, on mélange les habitants des différents villages.
L’occupation allemande
Les propriétaires de la ferme gérée par les parents d’Emile Beck ont été expulsés dans le sud-ouest de la France et les enfants ont pu suivre dans une école française.
Des Allemands ainsi que des Bitcherlandais ont géré les fermes des expulsés en tant que « Siedler", c’est à dire des gérants. Durant cette même période de nombreux jeunes sont mobilisés comme malgré-nous dans l’armée allemande. Ils sont remplacés par des jeunes Polonais, afin que le fermier ait assez de personnel pour gérer correctement la ferme. Normalement ils n'avaient pas le droit de déjeuner à la même table que les Mosellans. Les gérants allemands suivaient cette règle, mais pas les Mosellans. Les enfants qui ont fréquenté l'école française, ont tous eu des enseignants allemands. C'est ainsi un élève qui était au CP en 1940, a eu un enseignant allemand pendant quatre ans, puis en 1945, un enseignant français. En règle générale, la plupart ont réussi à s'adapter. Par contre, pour ceux qui ont voulu faire des études secondaires, ils ont eu beaucoup de problèmes en français.
La libération
« Le mercredi matin du 30 août 1944, l’appariteur communal, visiblement très agité fait une empressée tournée d’information au village « Avis exceptionnel à tous les administrés. Ce soir à 20 h, un membre adulte de chaque famille, de préférence le père, est impérativement prié de se rendre en notre salle de réunion pour une rencontre exceptionnelle avec notre Ortsgruppenleiter »
L’émissaire mandaté par le Gauleiter Burkel s’adresse à l’assemblée:
« Les événements étant ce qu’ils sont et vu le rapprochement menaçant des hostilités par les avancées de l’envahisseur, nous avons pris la décision de quitter provisoirement nos exploitations pour nous retirer dans le Reich. Je dis provisoirement, car je tiens à cette certitude de nos dirigeants politiques hautement informés. Ils nous assurent d’une redoutable et rassurante possession d’armes secrètes, que nous ne tarderons plus d’utiliser et qui repousseront définitivement nos envahisseurs. Pour l’heure, ma contrainte et pénible exigence va vous surprendre. Je demande et j’ordonne que nous quittions tous en colonne groupée notre localité de Loweningen après-demain vendredi 1er septembre, au petit jour.
Vous n’ignorez pas que l’ennemi a ses informateurs partout et plus tard, il apprendra notre départ mieux cela vaudra pour nous. Ainsi, si l’envie de nous bombarder lui venait nous serions bien loin. Pour la route, prenons nos chariots-plateaux de grande capacité de charge en y attelant nos meilleurs chevaux de trait.
Et maintenant, je m’adresse à nos compatriotes lorrains pour les inviter cordialement à nous suivre. Nous leur devons accueil et protection chez nous, n’est-ce pas Herr Johann Decker, notre Vice-Oberbauerführer lorrain,
Qu’en pensez-vous?
Réponse de ce dernier, nullement empreint, déconcerté par son interpellation:
« Herr Bürkelgesandter, en cette circonstance exceptionnelle, je me crois autorisé et réaliste interprète de la volonté de mes compatriotes lorrains comme la mienne propre, à votre invitation, nous vous disons clairement « non »!
Et pour plusieurs raisons que je me permets maintenant d’exposer devant vous:
D’abord, vous nous prévenez bien tardivement, nous les Lorrains, alors que vous les Allemands venus du Reich, vous le saviez déjà depuis plusieurs jours que nous aurons à quitter nos exploitations.
Vous les Allemands venus de Kaiserslautern, vous savez où aller, vos maisons vous attendent. Alors que nous Lorrains du Bitcherland nous n’avons plus de domicile fixe depuis longtemps. La Lorraine est notre terre natale alors, autant que nous y restions, nous y serons toujours aussi bien qu’ailleurs. D’autre part, vous dites que vous êtes sûrs de revenir bientôt. Alors en attendant, pourquoi ne prendrions-nous pas en charge les récoltes de l’automne qui ne sont pas faites: l’arrachage des pommes de terre et la rentrée des betteraves fourragères? Nous pouvons faire les vôtres en même temps que les nôtres. Et à votre retour, il vous sera précieux de les trouver à votre disposition pour l’indispensable alimentation des gens et des bêtes. »
A ces arguments d’une imparable pertinence, notre Bürkelgesantder quelque peu déstabilisé ne voulut faire aucune opposition, et donna son acquiescement.
Le vendredi 1er septembre 1944 au petit matin, les Lorrains ont écouté derrière les volets le départ des Allemands.
Le tribut humain à la libération:
Le 24 septembre 1944, les Américains bombardent Louvigny, cinq Polonais et une Polonaise enceinte, sont tuées lors d’un bombardement. Ils ont été enterrés dans un jardin où un grand trou avait été creusé pour y installer une pièce d’artillerie. »
Emile Beck est le plus grand dans la dernière rangée.
Texte et photos d’Emile Beck, aumônier militaire à la retraite, né à Eschviller en 1932.

