Aloy
Après
Préface de Joseph Antoine Sprunck Après l' armistice de 1945, les neuf mille habitants spoliés et transplantés du Bitcherland sont revenus dans leur pays après environ sept ans d'absence pour retrouver leur village et leur maison rendus méconnaissables. En effet, pendant leur absence, les soldats français chargés de garder la frontière n'ont pas plus respecté le patrimoine local que les Nazis qui l'avaient transformé en camp militaire.
Aloyse Hauck a vécu ces années de tourmente rarement évoquées par ceux qui les ont subies. En effet, ils avaient presque tous honte de ce qui leur était arrivé malgré eux.
Il a subi le sort des Alsaciens-Mosellans pour lesquels cette vieille maxime s'est
appliquée à plusieurs reprises:
Français ne puis
Allemand ne veux
Lorrain je suis.
Comme beaucoup de ses compatriotes, il a dû souffrir quand il a quitté sa terre natale le 1er septembre 1939, pour une destination inconnue, transporté dans ces fameux wagons à bestiaux, prévus pour 20 chevaux ou 40 hommes.
Il croit pouvoir rejoindre son village natal en octobre 1940. Hélas, il ne connaissait pas encore le sort que réservait l'administration nazie à ces Mosellans originaires du Bitcherland.
Âgé de vingt ans, il sera incorporé de force par les Nazis en septembre 1943, chantera la Marseillaise lors de son départ et combattra malgré lui les alliés, afin que sa famille ne soit pas déportée. Dans la mesure du possible, il évitera d'aller au front, car intérieurement, il combattait contre son gré. Il ne réussira qu'à s'évader en avril 1945. Il passera la plus belle période de sa jeunesse dans l'uniforme vert-gris.
Mais pour Aloyse Hauck, cette terrible épreuve formera son caractère et l'incitera à prendre à son retour de très nombreuses responsabilités dans la vie locale et associative.
Pour lui le bénévolat n'est pas un vain mot puisqu'il a continué à le pratiquer durant sa retraite.
J'ai encouragé mon ami Aloyse à relater la période après guerre, telle qu'il l'a vécue. Avec toutes les responsabilités qu'il a eues durant sa vie active, cette période a mérité d'être écrite, car elle est spécifique à notre région qui fut la seule en France à avoir été un no man's land durant sept ans et qui dut être reconstruite entièrement. Transmettre notre histoire locale à nos futures générations, c'est leur donner une véritable identité.
Je remercie vivement Aloyse Hauck pour ce témoignage de cette période trouble de notre histoire du Bitcherland.
Aloyse Hauck, est né le 28 décembre 1923
né le 28 1 à Schweyen (Moselle) nous décrit avec les moindres détails de sa vie tourmentée de 1939 à 1945. Il retrace l’évacuation en Charente, l’expulsion dans le Saulnois, mais surtout sa vie de soldat malgré-nous à partir de 23 septembre 1943 sur le front russe qui a été non seulement dure à vivre, mais très dangereuse, jusque la fin de la guerre. Durant la Seconde Guerre mondiale, 134 000 Alsaciens et Mosellans ont été incorporés de force dans la Wehrmacht et la Waffen-SS, appelés les « Malgré-nous », dont 40 000 sont morts ou disparus, surtout en Russie.
La vie à Schweyen en 1939
En 1939, Schweyen comptait 423 habitants, dont la majorité était composée de petits exploitants agricoles et de petits artisans: trois forgerons, trois menuisiers, un charpentier, trois cordonniers, deux tailleurs, deux épiciers dont l’un avec dépôt de pain.
A l’école, l’instituteur faisait classe aux garçons et l’institutrice aux filles. Le curé faisait le catéchisme aux enfants et célébrait tous les jours une messe dans une belle église qui faisait la fierté des villageois.
Malgré l’absence d’allocations familiales les familles nombreuses étaient courantes.
La culture des pommes de terre et la production de fruits étaient très développées du fait d’un marché très florissant.
A partir des années 1933/1934, la construction de la ligne Maginot, ligne de fortifications le long de la frontière franco-allemande, procurait du travail à beaucoup de jeunes. Cette activité était d’autant plus pénible qu’il fallait faire 50 à 60 km à bicyclette par jour.
Évacuation de la population en 1939
La vie paisible des habitants de Schweyen s’arrêta en 1939. Les premières mobilisations des hommes entre 20 et 48 ans ont débuté vers le 20 août 1939. La rentrée des céréales a par conséquent été effectuée par les hommes plus âgés et les femmes.
Le 1er septembre 1939, à 13 h a été donné le signal pour l’évacuation. Tout le monde s’agitait pour les préparatifs du départ.Ce fut un véritable drame quitte nos maisonsn pour alller où... Les chevaux restaient attelés aux chariots durant 3 jours et 3 nuits.
Normalement, les bagages ne devaient pas dépasser 30 kg par personne. Hélas, tout le monde essayait de dépasser cette limite. Les malades et les enfants étaient installés avec des couvertures et protégés par des vaches. Pour le déplacement, il fallait emprunter les routes secondaires. La longue colonne de chariots avançait en ayant d’un côté l’eau qui s’écoulait sur la chaussée et de l’autre les convois militaires avec camions et canons qui avançaient vers le front.
Le premier arrêt a été Lemberg (Moselle) où du café chaud et des sandwichs ont été servis. Le deuxième arrêt a été Wingen-sur-Moder (Bas-Rhin) et le dernier arrêt à 21 h sous un violent orage à Vescheim (canton de Phalsbourg (Moselle). Les malades et les mamans avec enfants ont été les premiers à être logés à l’école dans des salles de classes vides. Nous nous sommes reposés à même le sol sur la paille. Les chevaux ont été logés à Lutzelbourg dans des étables. Ils étaient relativement entassés, car il y en avait environ entre 60 et 70.
Après une quinzaine de jours passés à Vescheim, ce fut le départ en train dans des wagons à bestiaux garnis de paille à Lutzelbourg (Moselle) en direction de la Charente Maritime. Les conducteurs d’attelage, dont je faisais partie, ont dû rester une quinzaine de jours de plus afin de pouvoir remettre les chevaux à l’armée qui les a réquisitionnés.
Nous étions environ 200 à être embarqués dans des wagons voyageurs. Le train s’arrêtait fréquemment dans les gares où nous étions ravitaillés en nourriture et boissons servis par la Croix Rouge. A Angoulême (Charente) nous avons été hébergés dans un cinéma vidé des sièges.
Nous avons eu beaucoup de mal pour retrouver les habitants de Schweyen qui étaient répartis dans trois villages en Charente Maritime: Semoussac, Saint-Georges-des-Agouts et Saint-Sorlin-de-Conac.
Les habitants de Rolbing (Moselle), village voisin de Schweyen, étaient hébergés dans un village limitrophe à Saint-Thomas-de-Conac, canton de Mirabeau, arrondissement de Jonzac.
Je ne peux pas oublier l’excellent accueil qui nous a été réservé. Nos parents ne comprenaient pas le français. (Il faut rappeler que les Alsaciens et Mosellans ont fréquenté l’école allemande de (1871 à 1918 et de 1940 à 1945)) Les premiers jours, les jeunes originaires de la Moselle éprouvaient des difficultés à comprendre les habitants de ces villages, car ils parlaient un dialecte local. Il faut souligner que beaucoup d’hommes de ces villages étaient incorporés dans l’armée française pour combattre les Allemands et nous parlions la langue de ces derniers. Néanmoins, nous avons vite sympathisé avec la population locale composée de petits exploitants agricoles et viticoles.
Notre arrivée coïncidait à la période des vendanges qui s’échelonnait sur une durée de 4 à 5 semaines. La plupart d’entre nous ont trouvé un emploi chez ces agriculteurs et viticulteurs. Nous étions nourris et rémunérés 10 F par jour. Nous étions 25 à 30 personnes dont 6 réfugiés qui travaillaient au Château de Mme Gros, domaine de 110 hectares. Par contre, lors des vendanges, nous étions 120 personnes.
Après les vendanges, le maître de chai m’a choisi pour travailler avec lui. A mon âge, 16 ans, j’aurais préféré travailler avec les copains dans les vignes. Le maître de chai, M. Picq, était timide, mais très gentil. Il n’exigeait pas trop de travail de ma part, mais il fallait que le travail soit soigné et propre. Pendant le travail, je n’osais pas chanter, ni siffler pour ne pas importuner les clients qui achetaient du pineau de Charente et du cognac. Le samedi matin était consacré au grand nettoyage du chai. A midi, le régisseur contrôlait les personnes rassemblées au son de la cloche. Tout le monde repartait dans les vignes sauf moi. Je rejoignais le chai où M. Picq m’a donné la clé de la cave où se trouvaient les vieilles bouteilles de vin en me demandant d’en choisir une bouteille comme cadeau pour la semaine de travail. Ensuite, il me laissait partir tout en me rémunérant l’après-midi.
La guerre sévissait jusqu’aux abords de la Charente Maritime. Les derniers combats en 1940 ont eu lieu à Royan (Charente Maritime) ville située à 40 km au nord de notre lieu de séjour.
Octobre 1940: Chemin du retour
Au début du mois d’octobre 1940, nous avons quitté la Charente Maritime avec regret pour certains. On nous embarqua dans le train à Jonzac. Des arrêts pendant des heures voire une demi-journée sur des voies secondaires. Au bout de 2 ou 3 jours; nous sommes arrivés à Saint-Dizier. Tout le monde est descendu du train pour être soumis à un contrôle strict par les Allemands. Une soupe aux pommes de terre avec quelques morceaux de viande nous a été servie.
Nous sommes repartis ensuite en direction de Sarrebourg (Moselle) où nous avons dû attendre pendant quelques heures. Nos bagages, une caisse de 1 m3 ou 1,5 m3 par famille ont été chargées sur des camions. En fin d’après+midi, nous avons été répartis dans les villages suivants: Troisfontaines, Biberkirch, Vallerysthal et Walscheid.
La mission de nous loger était confiée aux maires de ces villages. Nous avons été à environ 80 à 90 km de Schweyen. Tout le monde croyait que cet arrêt serait de courte durée. Hélas, dès que les Allemands ont commencé à expulser la population francophone dans la région de Sarrebourg, de Dieuze, de Delme et de Metz, on nous a confié la mission de soigner les bêtes et de gérer le train de culture. On nous a fourni beaucoup d’engrais puisqu’il fallait pousser les rendements en céréales et en production laitière. Tous les anciens agriculteurs ont été engagés comme « Bauernsiedler », c’est à dire des personnes parlant l’allemand et venant d’autres régions pour reprendre en main l’agriculture de cette région. Le contrôle était assuré par le « Bezirkslandwirt » Kroll qui habitait à Sarrebourg.
Nous avons habité à Hesse, situé à 4,5 km de Sarrebourg où 50% de la population ont été expulsés. Mon père a été nommé responsable de l’exploitation . Il fallait tenir une comptabilité minutieuse. Par exemple, tous les jours on comptait les oeufs pondus par les poules. Mon père touchait 150 DM par moi, ma mère comme ménagère n’était pas rémunérée, mais on mettait à sa disposition gratuitement une aide-ménagère. Ma mère et cette personne devaient faire le ménage, soigner le bêtes, entretenir le jardin et nous aider pour certains travaux dans les champs. Au début de 1942, 2 Polonais. âgés entre 18 et 25 ans, expulsés de leur pays par les Allemands, ont été affectés à chaque exploitation. La lettre P était gravée sur leur veston afin que l’on puisse les reconnaître. Normalement, ils ne mangeaient pas à la table de la famille de leur patron. Mon père, qui était assez sévère, affirmait: « Celui qui travaille avec moi, mange avec moi. » Heureusement la chance était avec lui, puisqu’il n’y avait pas de contrôle au moment des repas.
1942: Premiers incorporés dans l’armée allemande
En 1942, le « Gauleiter » Burkel, un personnage politique clé du système nazi à la tête de la région regroupant le département de la Moselle, la Sarre et le Palatinat, a décrété que les Mosellans étaient considérés comme allemands. C’est pourquoi, ils seront soumis à l’incorporation dans l’armée allemande. Les premiers appelés ont été les jeunes gens des classes 1922 et 1923. Etant de la classe 1923, j’ai passé le conseil de révision. J’ai eu un sursis de 6 mois, car mon père s’occupait d’une exploitation agricole.
Les premiers appelés ont été incorporés dans le « Reicharbeitsdienst » (service du travail obligatoire du Reich). Ils ont vécu sous un régime militaire qui était très sévère » Ils n’avaient pas d’armes, mais une simple bêche qui était leur outil de travail. Après une période de 6 mois, on leur a accordé une permission de 3 à 4 semaines. Ensuite, c’était l’incorporation dans l’armée d’identité allemande. Grâce à une fausse carte d’identité, il existait un moyen de pouvoir s'évader en Meurthe et Moselle. Certains passeurs se faisaient même accompagner par un douanier allemand qui était hostile au régime nazi. Naturellement, le jour de l‘appel, il n’était pas présent. 8 à 10 jours après la « Gestapo » accompagnée de la police, a emmené les parents avec 30 kg de bagages pour le camp de concentration. La même aventure arrivait à d’autres parents.
1943: incorporation dans l’armée allemande
Le 23 septembre 1943, j’ai eu ma convocation pour l’armée ainsi que deux autres camarades: Joseph Schreiber et Joseph Lang.
Nous devions être à Sarreguemines le 26 septembre 1943 à 7 h 30. A 23 h du 25 septembre 1943, nous n’étions pas encore décidés à donner suite à notre convocation. Cette nuit là, nous avions du mal à trouver le sommeil. Il en était de même chez nos parents.
Après de longues hésitations, Joseph Lang et moi avons décidé de rejoindre Sarreguemines le lendemain matin après avoir longuement embrassé nos parents avec les larmes aux yeux. Par contre, Joseph Schreiber s’est évadé avec un passeur. Il avait 21 ans et était par conséquent majeur. Il ne se faisait pas trop de soucis pour ses parents. En effet, son père était un grand invalide de guerre et son frère Léon a fait partie des premiers incorporés et se trouvait déjà au front russe.
Avec Joseph Lang, nous nous sommes retrouvés à Sarreguemines avec 200 à 300 jeunes gens qui ont été incorporés ce jour-là. Après l’appel, il fallait se présenter à un sergent de l’armée allemande qui nous a accompagnés dans un wagon. Quand le train s’est mis en route, des drapeaux tricolores ont été brandis par les incorporés chantant la Marseillaise.
En cours de route, des groupes ont été débarqués dans certaines villes. Je suis resté avec les derniers occupants jusqu’à Spaudau, ville devenue un quartier de Berlin. On nous a emmenés à la caserne « Leutnant Muller Kaserne Panzer Grenadier Regiment 203 ». Dans chaque chambre il y avait deux lits gigognes. Nous devions tout de suite nous faire couper les cheveux suite à une réflexion faite par un responsable: « Mit so einem Schafpelz tun sie deutsche Uniform nicht entehren! » (Avec une telle crinière de mouton , vous déshonorez l’uniforme allemand). Trois coiffeurs étaient mis à notre disposition . Celui qui était chargé de me couper les cheveux était alsacien. Je lui offrais un paquet de cigarettes pour qu’il me fasse une coupe normale. Il avait presque terminé , quand un sous-officier allemand entre et engueule le coiffeur: Das nennen sie Haare geschnitten? » (Vous appelez cela une coupe de chevaux?) Il prend une allumette et la casse en deux. XC(‘est ainsi que fut déterminée la longueur de mes cheveux. Nous étions dressés comme des chiens. La nourriture n’était pas bonne et surtout elle n’était pas suffisante. Par chance, durant les quinze premiers jours , je puisais encore dans les réserves des denrées que ma mère m’avait données au moment de mon départ. Pendant la journée, nous faisions des exercices, des marches et des manoeuvres. Deux ou trois fois par nuit, les sirènes hurlaient et nous étions obligés, ainsi que les civils, de trouver refuge dans des abris pour nous protéger des bombardements de l’aviation américaine et anglaise.
1943/1944
Au bout de trois semaines, c’était le départ pour la Russie. On changeait notre trousseau en remettant une gamelle et un bidon vide à accrocher au ceinturon. Chacun recevait un fusil avec baïonnette, mais sans munitions, un treillis et des sous-vêtements de rechange. Nous étions entre 200 à 220 jeunes recrues avec plusieurs sous-officiers et deux officiers. Nous avons été embarqués dans des wagons pour 42 personnes. Les rations ont été distribuées une fois par jour: une soupe chaude avec des pommes de terre, des légumes et quelques petits morceaux de viande, un pain noir (Kommisbrot) à partager à trois, un bout de saucisse et une peu de margarine. Je me trouvais dans le dernier wagon où il n’y avait que 34 personnes et la ration était servie pour 42 sans que les responsables s’en soient aperçus.
Dès notre arrivée en Tchécoslovaquie, on nous remettait un chargeur avec 5 balles. Devant les wagons où nous nous trouvions, on accrochait 30 wagons chargés de munitions. A chaque arrêt du train, un soldat montait la garde auprès de chaque wagon. Nous avons traversé ensuite la Hongrie, la Bulgarie et longeant la Roumanie nous sommes arrivés en Ukraine dans la région située entre Kiev et Minsk. Nous avions beaucoup d’arrêts et quelque fois une journée entière.
Nous avons remonté vers Molodetschno, Vilna qui s ‘appelle actuellement Vilnius (Lituanie) pour arriver à Bleskau, située près de la frontière finlandaise. Pendant quatre jours, le train était stationné dans une gare située sur une voie secondaire. Le temps était brumeux avec un peu de neige. Par temps de soleil, on pouvait apercevoir les tours de Leningrad. Au bout de quatre jours, nous avons repris le chemin en direction du sud. Quatre jours après, nous avons à nouveau traversé Vilna pour retourner à Molodetschno qui était notre destination après avoir voyagé durant plus de trois semaines. Pendant ce voyage, nous avons été mitraillés une fois par les partisans du maquis russe et deux fois le train a heurté une mine. A part quelques dégâts matériels, nous ne déplorions aucun blessé. Miner les rails de chemin de fer était la tactique employée par les partisans russes. En guise de protection, la locomotive était précédée de trois wagons chargés de pierres.
Nous avons quitté le train pour entrer dans la ville de Molodetscho qui comptait 25 000 à 30 000 habitants. Nous étions à 200 km du front, mais dans une contrée où le maquis russe était très actif. Même en plein jour, il fallait être à trois avec mitraillette pour se promener en ville. A peine arrivés dans une caserne, un capitaine (Hauptmann Koeler)) nous a accueillis avec ces mots
« Heil Hitler Freunde, Sind Elsass-Lothringer oder Slovener unter euch, sofort links heraustreten, denn von dieser Saubande kommen mir höchstens zwei pro Kompagnie (Salut hitlérien, y a-t-il des Alsaciens-Lorrains ou des Slovènes parmi vous, sortez immédiatement des rangs à gauche, car cette bande de cochons, je n’en veux que deux par compagnie.) J’ai été le dernier à être affecté dans une compagnie composée uniquement de Berlinois. Après quelques jours, je sympathisais avec des soldats berlinois qui n’étaient pas plus mauvais que nous.
Rencontre avec Gérard Staebler
Le deuxième jour, en allant au réfectoire pour prendre la soupe, quelqu’un m’appelle par mon prénom, c’était Gérard Staebler d’Ohrenthal, annexe de Rolbing. Il séjournait dans cette caserne depuis trois mois. Lors de chaque nouvelle arrivée de soldats du Bitcherland, il espérait retrouver des connaissances venant du Bitcherland. Il me signala la présence de Alfred Henner de mon village natal. Nous nous sommes rencontrés deux fois durant seulement une dizaine minutes, vu que nous étions très occupés et qu’il était sur le point de départ pour le front.
Nous avons fait des exercices, des manœuvres, des tirs. Au mois de novembre, nous n’avions pas de chauffage à la caserne. Les lits, à trois niveaux, étaient serrés. Chacun avait trois couvertures dont une était sur la paillasse et les deux autres servaient à nous couvrir. Le matin, il fallait se laver, torse nu, à l’eau froide.
Hospitalisation
Vers la mi-décembre, les bruits couraient que le départ pour le front était proche. J’éprouvais des douleurs dans le bas ventre et il paraît quand on a mal à quatre doigts en-dessous du nombril, c’est une appendicite. Je ressentais des douleurs depuis deux à trois jours quand le capitaine, à l’appel de l’après-midi, nous apprenait que le lendemain nous partions en manoeuvres et qu’on aura la visite d’un général pour passer en revue les sections. Il insistait d’une voix autoritaire: « Sous aucun prétexte, je ne veux pas des soldats qui se portent malades demain »
Le soir, je me décidais tout de même à me porter malade. je me retournais sans cesse dans mon lit pour faire semblant de souffrir. Le lendemain matin, j’informais le sergent qui était chargé du réveil et j’ai pris la première engueulade. Au moment du rassemblement de la compagnie, à 7 h, j’ai eu droit à la deuxième engueulade du sergent major, chef de ma section. Il a fait son salut militaire et ses premiers mors étaient: « Krankenmeldungen links austreten » (Ceux qui se portent malades sortez à gauche ») J’avais la frousse d’être tout seul. Mais nous étions seize. C’était la catastrophe. Je croyais que le capitaine allait nous décorer. Il criait: « Komm keiner zurück der gesund geschreiben ist » (que personne ne revienne qui n’est pas porté malade »
Anxieux, nous avons rejoint l’infirmerie. Il y avait des copains qui avaient une température élevée. Je n’avais que 37°. Je remercie le bon Dieu encore aujourd’hui pour la chance que j’avais ce matin là. Nous n’étions que deux à être portés malades. Le diagnostic du médecin était le suivant pour moi: »Appendizit verdächtig, sofort ins Spital » (appendicite, tout de suite à l’hôpital). Je rentrais à l’hôpital militaire situé à trois kilomètres de la ville. Cet hôpital était très grand. Il comptait 10 à 12 immeubles de 3 à 4 étages. Il était rempli à 80% de blessés et quelques malades. La lettre du médecin a été remise à l’entrée et on a relevé mon identité. Ensuite j’ai été transporté sur un brancard dans une salle de passage. Il y avait 10 à 12 blessés graves qui attendaient leur admission dans la salle d’opération. Durant toute la journée de nouveaux blessés arrivaient. Personne ne s'occupait de moi, ni médecin, ni infirmier. Il fallait que je garde le lit, alors que je ressentais plus de douleurs. Quand j’avais faim ou soif, j’appelais et j’ai été servi.
Ce n’est qu’au début de l’après-midi du troisième jour que j’ai entendu des bruits de voix dans le couloir: « Grenadier Hauck ». Je me lève d’un saut pour me présenter. Voilà trois jours qu’ils étaient à ma recherche. En effet, j’ai été déposé par erreur dans le bloc N°1 au lieu du N°4. On m’a alors déplacé au bloc N°4, où j’ai passé la visite chez le chirurgien qu’on aurait pris pour un boucher tellement son tablier était plein de sang. Il n’a pas quitté le service de chirurgie depuis 5 heures du matin. Il m’ausculte et me dit que ce n’est pas grave. Et que si je n’ai pas trop mal, il me prendra en dernier ce soir. On m’installe dans un box de 8 lits gigognes. Vers 19 heures, alors que j’aurais pu marcher, deux infirmiers m’ont emmené sur un brancard, dans une salle d’opération qui se trouvait au sous-sol. L’aspect de cette salle n’était pas reluisant puisque quatre chirurgiens y étaient occupés depuis l’aube. On m’a endormi et opéré. Je me suis réveillé dans une petite salle avec deux lits dont l’un n’était pas occupé. Deux infirmières me rendaient visite à tour de rôle.
Le deuxième jour, l’une des infirmières qui était de nationalité hongroise incorporée de force me demande dans un allemand à peu près compréhensible comment cela allait chez moi et d’où je venais. Elle ne connaissait ni la Moselle, ni l’Alsace. Je lui expliquais que du fait d’être français et originaire de Moselle, j’étais incorporé de force dans l’armée allemande. Elle sourit, prend ma main et m’embrasse sur le front en disant: « Nous pouvons nous donner la main puisque nous n’aimons pas les Allemands » Elle me dit ensuite: « Ici, nous pouvons nous donner la main puisque nous n’aimons pas les Allemands. » Elle me dit ensuite: « Ici ce n’est pas le front, il faudra essayer de rester à l’hôpital le plus longtemps possible. » Elle me conseilla alors d’essayer de me lever le lendemain en son absence, de me laisser tomber sur le lit se trouvant à côté du mien et d’appeler au secours.
Le lendemain matin, après plusieurs hésitations, je me levai. Sans le faire exprès, je tombai ayant perdu l'équilibre. J'appelais au secours. La plaie me faisait mal. Deux blessés se promenant dans le couloir ont entendu mes cris. Ils m'ont remis au lit en appelant immédiatement l'infirmier. Ce dernier m'engueulait en me reprochant de m'être levé sans avis du médecin. Après la visite du médecin, il fallait remettre les agrafes en place étant donné que cinq d'entre elles étaient arrachées. Je devais rester alité pendant huit jours. Ensuite je pouvais circuler dans tout l’hôpital.
Un jour, le médecin rencontré dans le couloir, me demandait si j'étais disposé, du fait que j'étais encore en convalescence à l'hôpital durant quinze jours, à rendre visite toutes les demi-heures aux blessés graves se trouvant dans deux salles. J'ai accepté sa proposition. Je donnais à boire et à manger à ces blessés parmi lesquels il y avait des mourants. Leur menu était copieux. Malheureusement ils ne pouvaient presque rien manger. De ce fait, je ramenais les restes dans le box où nous dormions dans 8 doubles-lits. Le soir, ils étaient heureux quand je revenais et ils purent ainsi se régaler. Cela ne m'aurait pas déplu d'achever la guerre à cet endroit. Comme il manquait des infirmiers, je leur rendais service et personne ne pensait à me renvoyer.
Je suis resté sept semaines à l'hôpital jusqu'au jour où le régiment me réclamait. Pour les services rendus, le médecin chef de la station me donna une lettre à remettre au médecin du régiment. Le lendemain, ce dernier se mit en colère en la lisant. Il me disait : " N'est-ce pas horrible de passer sept semaines à l'hôpital pour une petite opération et en plus de cela il faut que je signe un congé de convalescence de trois semaines"? Je me réjouissais en entendant ces paroles. Au bureau de la compagnie, c'était à nouveau une engueulade. Mais on ne pouvait rien faire d'autre que de signer la demande de congé.
Congé de convalescence.
Le trajet en train jusqu'à Hesse près de Sarrebourg dura 5 jours. Mes retrouvailles avec la famille étaient une occasion de réjouissance. Mes parents m'apprirent que mon camarade de classe Louis Helwig, également au front russe, était en congé. Ce dernier m'informait que son congé touche à sa fin et qu'il devait repartir le soir même. Il prit la décision de rester une journée de plus, car étant déjà affecté au front russe, on ne pouvait lui infliger une punition plus sévère.
Je passais un agréable séjour à Hesse. Hélas, le dernier jour de mes congés, les parents de Louis reçurent la nouvelle de la mort de leur fils. Il a été tué le premier jour de son retour au front..
Les trois semaines de convalescence passaient très vite et à quelques jours du débarquement des alliés je devais repartir en Russie.
Départ pour la Pologne
Arrivé à la caserne après un voyage de 8 jours, je fus étonné de constater que les soldats de la compagnie étaient en très bonne tenue, sac au dos, fusil à l'épaule. La compagnie était prête pour le départ dans un camp militaire au Nord de la Pologne " Stablak-Nord". Dès que le capitaine m'aperçut, il m'engueulait. J'avais un quart d'heure pour me changer, préparer le sac et le fusil, me mettre dans les rangs.
Après une journée passée dans le train, nous avons atteint le camp. Je fus affecté comme tireur d'un antichar 75. Les manoeuvres étaient dures et la nourriture était insuffisante. Nous partions pour le front sans connaître la destination exacte, mais d'après les uniformes c'était certainement le nord. En effet, nous sommes arrivés en Estonie. Les canons furent déchargés sur des Bulldozers blindés à chenilles.
Nous avons été dispersés en campagne avec cinq hommes par canon. On m'attribua la fonction de tireur.
Nous étions dans un hameau situé à 500 mètres de l'infanterie. Il fallait camoufler les canons. Cela était rendu très facile du fait que nous nous trouvions dans un champ de trèfle et à côté il y avait un champ de blé.
Le calme régnait durant les premiers jours. Nous nous sommes aperçus seulement trois jours plus tard , d'après les tirs de l'ennemi, que nous étions comme une langue de boeuf avancée en ligne russe.
Après huit jours relativement calmes, nous entendions le roulement des chars russes durant la nuit. Ils prévoyaient certainement une grande attaque. Des avions d'observation volaient en haute altitude. Un beau matin, j'aperçus un buisson confectionné à 1 km. devant nous. Je me doutais qu'un char était caché dedans. Je le visais mais on n'avait pas le droit de tirer que sur ordre. Les officiers nous faisaient remarquer que nous étions en bonne position de défense et que pour le moment il ne fallait pas se faire remarquer.
Nous étions à l'est de la ville de Wilkwischken. Un beau matin, à l'aube, l'artillerie russe se mit en action dans les alentours de la ville et des centaines d'avions nous survolaient pour barrer notre recul.
L'après-midi, c'était aussi l'attaque sur nous aussi bien par devant que par derrière. J'ai vu le buisson situé devant nous bouger. Un char était bien caché dedans. Mais avant qu'il ait pu tirer, je l'ai anéanti.
Au même moment des rafales de mitraillettes crépitaient par derrière. C'était la première fois qu'elles étaient si proches. N'étant plus que deux soldats près du canon, nous l'avons abandonné en rampant à travers le champ de blé jusqu'à la tranchée. A part quelques déchirures de l'uniforme, nous n'étions pas blessés, mais nous étions accueillis par un essaim d'abeilles. Nous avions à déplorer seulement deux ou trois piqûres.
En dehors de la tranchée, c'était le chaos. Les obus de l'artillerie russe tombaient drus pour nous couper la sortie. Après quelques hésitations et une petite prière, nous sommes sortis de la tranchée.
Sur seize hommes, nous n'étions que deux sans blessures, un soldat de nationalité autrichienne et moi-même. Les autres étaient tués ou gravement blessés. Ces derniers criaient au secours. Nous décidions de ramener un blessé au poste de secours qui se trouvait à 1 km. Avant d'emporter le blessé sur mon dos, je m'aperçus que mon camarade était mort sous les obus. Je lui ai retiré le
"Soldbuch" ainsi que le portefeuille pour les rendre au bureau de la compagnie. Durant ces trois jours, nous avons recensé des centaines de blessés et 420 morts.
Nous nous sommes retirés 10 à 15 km. en arrière près de Koenigsberg et Danzig en Prusse orientale. En nous mettant en ligne, notre étonnement fut grand de constater que la "Luft waffe Division Herrmann Goering" était installée à 200 mètres sur notre gauche dans des nouvelles tranchées-abris construites par des civils. Les militaires de cette division étaient jeunes, très bien armés, bien nourris et bien habillés. La Division Hermann Goering a pu arrêter les Russes pendant 10 à 14 jours avant de se retirer vers la mer Baltique.
Notre groupe se retirait d'une dizaine de km. par jour en direction du Sud-est. Quand la Roumanie a été occupée par les Russes, le fuel manquait. Le bataillon a été dissous. Les véhicules blindés sur chenilles et les canons ont été retirés. On nous affectait à un régiment d'infanterie stationné en première ligne. La tranchée était notre unique abri. Les munitions et la nourriture nous ont été apportées la nuit. Pendant les premiers jours, la situation était assez calme à part quelques patrouilles qui nous attaquaient la nuit. Nous n'étions pas nombreux sur la ligne de défense. Tous les 50 mètres, un soldat était de garde de la tombée de la nuit jusqu'à l'aube.
Le premier soir où j'étais en poste, quelle ne fut pas ma surprise d'entendre les deux premières strophes de la Marseillaise chantées avec un accent bien français. Je ne savais quoi penser. Le lendemain matin, je me renseignais auprès d'un tireur d'élite qui faisait une ronde dans la tranchée. Ce dernier me dit " Tu es un des nouveaux venus et tu ne connais pas " Tynnes". Tous les soirs, il chante l'hymne national français au moment où les tirs s'arrêtent. C'est un Lorrain incorporé de force de la région de Metz". Au bout de trois jours j'ai pu le rencontrer. Il comprenait la langue allemande, mais éprouvait des difficultés à la parler. Il disait au commandant qu'il était français et anti-hitlérien, mais il aimait bien faire la guerre. Il était exempt de garde, car il était toujours volontaire pour effectuer des patrouilles dans les lignes ennemies et si possible ramener un ou deux prisonniers.
Après quinze jours, on entendait à nouveau le ronflement des chars russes qui préparaient une offensive. Le 10 octobre 1944, en fin de soirée, un disque de l'armée russe diffusait bruyamment l'allemande. A la fin de la chanson, ils nous disaient : " Deutsche Kameraden, wollt Ihr die Heimat wiedersehen, so kommt zu uns herüber. Sie werden gut empfangen." (Camarades allemands, voulez-vous revoir votre patrie, alors passez de notre côté. Vous serez bien accueillis.)
Le 15 octobre à la même heure, ils nous demandaient une deuxième fois de nous évader en annonçant l'offensive pour le lendemain matin à 6 heures. Chacun de nous, seul à son poste, voyait venir la mort. Je tenais le fusil prêt à tirer dans la main droite et le chapelet, que ma mère m'avait" confié avant mon départ, dans la main gauche. Hélas, à 23h30, notre infanterie reçut du renfort. Les anciens de la section antichars, une quinzaine d'hommes dont je faisais partie, furent affectés à l'artillerie située à 5 km. en arrière. C'était une section avec quatre canons 105. Il y avait de grands abris pour les hommes, les canons et les munitions. Nous ne savions pas ce que le lendemain allait nous réserver mais au moins nous étions à l'abri.
Notre Division ne comportait plus que 3 200 hommes au lieu de 7.000. Nous n'avions plus d'avions, ni de chars. Le 16 octobre 1944 à 6 heures, 240 batteries, 249 x 4 canons, commençaient à faire feux sur l'enclave de 6 à 7 kilomètres carrés de notre Division. Les tirs de l'artillerie ne s'arrêtaient qu'à 10 heures. Dans notre secteur, à vue d'oeil, il n'y avait plus un mètre carré de sol qui n'était pas retourné.
Des centaines d'avions nous survolaient pour nous couper la retraite. Ensuite, les chars russes s'approchaient et nous contournaient. Six chars, suivis de voitures blindées et de l'infanterie, prennent notre direction. A l'arrivée des chars, le canon se trouvant à droite de notre batterie tire un obus.
Aussitôt, 6 chars visaient le canon et le détruisaient ainsi que l'équipage. Le même sort fut réservé au deuxième et au troisième char. Nous n'étions plus que trois hommes auprès du quatrième canon, un camarade étant parti en mission et notre sergent-chef était auprès du troisième canon pour se faire une idée de la situation. Nous n'avons pas bougé et nous jetions les armes et le casque dans un coin de l'abri. Nous attendions l'arrivée des Russes pour nous rendre. Pour le moment, les chars restaient sur place.
Derrière notre tranchée s'étalait un petit hameau et sur le plateau se trouvait une maison en partie endommagée. Nous entendions les cris de secours de soldats allemands réfugiés dans un abri situé en face de nous. Ils voulaient se rendre. Malheureusement ils furent tous tués à coups de baïonnettes.
Entendant ces cris, nous étions désespérés. Il valait mieux être tué par balles que d'être abattu par la crosse d'un fusil ou par la baïonnette. Nous sortions tous les trois rapidement de la tranchée pour atteindre le plateau. Les canons des chars et les mitrailleuses se mirent à tirer sur nous.
Heureusement, les obus tirés par les chars n'ont pas éclaté.
En longeant la maison, ils crurent que nous voulions y prendre refuge. Mais nous prenions le chemin de terre entouré de buissons. Nous nous arrêtions pour souffler un peu. Un de mes camarades était blessé par une balle qui avait traversé la cuisse. L'autre avait une blessure à l'avant bras. J'avais mal partout. Cela provenait des mottes de terre projetées sur moi par les obus non éclatés. Le talon de mon soulier gauche était arraché par une balle sans que mes chaussettes soient touchées. Mon pantalon était troué par au moins vingt balles de mitrailleuses. C'était un vrai miracle que je sois sorti sans aucune blessure. C'était la plus dure journée que j'ai passé au front russe.
Après avoir pansé les blessures de mes deux camarades, nous avons poursuivi le chemin qui menait dans la vallée. Le bruit des chars, des blindés et des avions qui lançaient des bombes à deux ou trois kilomètres devant nous. Je marchais en étant soutenu par mes deux camarades. Nous n'avions ni arme ni casque. Tout à coup, un char russe T34 avance vers nous. Un soldat sortait la tête de la tourelle en nous faisant un long nez et en criant un mot qui ressemblait à "nazi". Nous nous sommes faufilés sur un parcours de 15 kilomètres pour arriver à la frontière de la Prusse orientale à proximité de Deutsch-Eylau. Nous nous retrouvions ainsi derrière la ligne russe.
Des 3.000 à 3.500 hommes de la Division, nous restions encore 42 hommes parmi lesquels furent dénombrés 6 ou 7 blessés. Nous ne nous connaissions guère. Nous nous cachions dans un petit bois.
Dès la tombée de la nuit, une patrouille de reconnaissance fut organisée par un des deux officiers accompagné par deux volontaires. A leur retour, ils nous informaient que nous étions encerclés par les Russes. En face de nous se trouvaient un mortier et une mitrailleuse avec quatre hommes. On nous demandait de rechercher tout arme pouvant nous servir à lancer une attaque par surprise puisque les Russes n'attendaient plus personne de ce côté-là.
Le matin, vers deux heures, nous nous approchions, à plat ventre à environ 40 à 50 mètres du poste ennemi. La plupart d'entre nous étaient armés. Au coup de sifflet d'un lieutenant, tout le monde se mit debout et les armes crépitaient sans qu'on ait eu le temps de viser. Avec des cris de "hurrah" nous avons dépassé le poste russe sans qu'il y eut un blessé ou un mort parmi nous. Vers 4 heures, un appel nous parvenait d'un poste allemand. Le lendemain, nous étions répartis dans diverses unités. Je me suis retrouvé dans mon ancien service "antichars"
A partir de ce 16 octobre 1944, c'était la retraite d'au moins 20 kilomètres par jour. Nous n'étions plus ravitaillés en nourriture. Les coqs, les canards et les poules ramassés à la campagne étaient mangés à moitié crue sans sel et sans pain.
26 octobre 1944: gravement blessé suite à un bombardement.
Le 26 octobre, nous sommes arrivés près d'une grande ferme inhabitée. Nous tirions au sort les deux personnes sur les quatre qui pouvaient se coucher en premier durant deux heures, car nous attendions une nouvelle attaque le lendemain matin. Je me trouvais parmi les deux premiers. En entrant dans la maison qui ressemblait à un château, nous avons trouvé des lits. Mais il n'y avait pas de couvertures ni de feu. Il y avait bien une grande cheminée dans la pièce, mais pas de bois de chauffage. Nous sommes partis à la recherche de bois. C'est avec beaucoup de mal que nous avons trouvé un gros tas de bois coupé et même un panier.
C'est avec une grande satisfaction que nous retournions dans la chambre pour y passer deux heures agréables puisque cela faisait 10 jours que nous n'avions pas dormi. Je signalais à mon copain qui était en train d'allumer le feu que nous devrions chercher un autre panier rempli de bois afin que les deux autres camarades puissent également être au chaud. Il me répondit " Moi, je me couche, ils n'ont qu'à se débrouiller comme nous".
• Je partis seul pour chercher du bois. A peine sorti dans la cour pavée, j'entendais un petit avion de reconnaissance qui nous survolait et laissait tomber deux petites bombes. Je m'écroulais par terre et je sus immédiatement que j'étais gravement blessé. Je saignais de la bouche, du nez et des oreilles. En réunissant toutes mes forces, j'arrivais à me relever et je me sauvais derrière la maison. Essoufflé, je tombais par terre. Je sentais que j'étais touché au poumon gauche. Je ne pouvais pas crier au secours et je me voyais mourir.
Heureusement, un soldat qui montait la garde près de la maison me voyait tomber et venait à mon secours. Il appela un infirmier. Vu qu'il n'y avait pas de voiture sanitaire sur place, ils me couchaient sur la paille dans une petite charrette avec des roues en bois. Un soldat me conduisait à la prochaine station de la Croix Rouge située à une ou deux heures de route dans la charrette attelée d'un poney.
J'avais très mal. Arrivés sur place, la salle était remplie de blessés. Deux infirmiers me sortaient de la voiture et me couchaient par terre devant la maison où se trouvaient déjà une trentaine de blessés graves.
Il y avait seulement trois médecins et plusieurs infirmiers. Un des infirmiers passait sans cesse parmi nous en nous regardant dans les yeux. Il administrait une piqûre à ceux qui étaient mourants pour calmer un peu la douleur. Ceux qui pouvaient encore parler, criaient afin de recevoir des soins en priorité.
Subitement, une voiture de la Croix rouge arrive pour ramener les blessés désignés par le médecin à l'hôpital. J'avais de la chance d'être pris en charge avec quatre autres blessés. On nous conduisait sur un petit terrain d'aviation où se trouvait un petit avion prêt à décoller. Hélas, seulement trois blessés pouvaient y prendre place. On m'installa sur un brancard dans la queue de l'avion et les deux autres blessés furent mis à l'avant de l'avion. L'atterrissage eut lieu en Tchécoslovaquie. Une ambulance sous a conduit dans un hôpital militaire où les premiers soins furent donnés. J'ai été placé dans la section des blessés gaves sous surveillance permanente.
Le deuxième jour, une infirmière me proposait d'écrire quelques mots à mes parents, car cela faisait presque trois semaines que je n'ai pu leur donner de mes nouvelles. Elle écrivait que j'étais sérieusement blessé, mais que j'avais l'espoir de me remettre rapidement. Elle m'a tenu la main droite pour signer. En cette quatrième année de la guerre, le courrier n'allait pas vite. Mais ma carte, annonçant de mauvaises nouvelles à mes parents, arrivait trop vite. Ils l'ont eu la veille de l'arrivée de l'armée américaine.
Les 3ème et 4ème jours, nous reçûmes la visite d'un aumônier militaire protestant. II se donnait beaucoup de peine pour nous calmer. Il priait avec nous et faisait un signe de bénédiction.
Après quinze jours, le médecin-chef faisait une visite spéciale pour désigner les blessés qui partiront par un train spécial de la Croix-Rouge en Allemagne. Je faisais partie de ce convoi ce qui signifiait que ma blessure n'était pas guérie, mais qu'elle n'était pas mortelle. Nous arrivâmes à Witteberge sur Elbe, ville située entre Berlin et Hamburg.
Nous étions onze dans une chambre. A cause de mes blessures, je restais couché sur le dos pendant trois semaines. J'étais avec des blessés aux poumons et quelques fois avec des blessés au ventre.
Un jour, on ramena un nouveau blessé à côté de moi. C'était un soldat allemand, originaire de Breslau, ville qui est revenue à la Pologne en 1945. Il a été blessé à Cheminot (canton de Verny) près de Metz.
C'est par lui que j'ai pu avoir des nouvelles de la situation en Moselle. Il m'informait que des civils sont partis en Allemagne. Il s'agissait certainement des "Siedler", c'est-à-dire des colons allemands qu'on avait déplacés en Moselle en 1940. Nous n'avions aucune visite, ni de courrier. Nous ne parlions que des événements de la guerre.
Il avait trois ans de plus que moi. Il a été incorporé deux mois avant le début des hostilités. Nous regardions des photos que nous avions sur nous. Mon regard s'arrêta sur une de ses photos, ayant la grandeur d'une carte postale, avec la statue Notre Dame de Fatima. Au verso se trouvait l'inscription suivante :
"Inauguration et bénédiction par monseigneur Heintz, évêque de Metz. A Schweyen, le 19 juin 1939"
Je serrais la carte contre mon coeur. Pour moi, c'était comme un miracle de trouver entre les mains d'une autre personne une partie de ma patrie à 1000 kilomètres de distance.
Il faisait partie des premières troupes allemandes qui attaquaient la ligne Maginot. Il avait pris cette photo dans la dernière maison à gauche dans le village de Schweyen dont le propriétaire était Nicolas Conrad. Il avait conservé cette photo comme souvenir. Il la portait sur lui durant toutes les campagnes qu'il a fait : Italie, Afrique du Nord, France. A force de le supplier de me la laisser comme souvenir, il me la donna. Six mois plus tard, j'ai pu le rendre à son ancien propriétaire Nicolas
Conrad.
Au bout de cinq à six semaines, j'ai dû me lever et marcher ce qui n'était pas facile. Mais cela allait mieux de jour en jour. Ayant déménagé dans une autre chambre, je fis la connaissance d'un Alsacien qui s'appelait Joseph Schalk, originaire de Fegersheim. Il était blessé à un genou. Nous nous sommes liés d'amitié immédiatement. Nous nous promenions dans le couloir, lui avec des béquilles et moi au début avec une canne. Le temps passait ainsi plus vite.
Fin janvier 1945: Convalescence à Neuruppin
Lors de sa visite, le médecin-chef m'autorisait à quitter l'hôpital pour trois semaines de convalescence. L'infirmière qui l'accompagnait me fit signe de ne pas dire que je ne savais pas où passer cette convalescence. Après la visite, elle venait pour me dire de l'accompagner chez "Adolphe Hitler Freiplatzspende". En entendant ces paroles, j'ai été terrifié. Mais j'ai vite appris qu'il s'agissait du bureau d'assistance sociale militaire. C'est à cet organisme que s'adressaient les gens
non sinistrés, habitant à la campagne, qui désiraient accueillir gratuitement des militaires en
convalescence.
La chance me sourit. En effet, une place était encore disponible chez un garde forestier Hecht, habitant près de Neuruppin. En arrivant, j'éprouvais une certaine gêne, n'ayant rien à leur offrir. Ma seule fortune se résumait à : les sous-vêtements, chaussette, chaussure, un uniforme usé et dans mon sac à main il y avait un rasoir, trois ou quatre mouchoirs, les sous-vêtements de rechange et un petit bloc de papier à écrire. Au milieu d'une grande forêt de 5 000 à 6 000 hectares se trouvait un hameau comprenant six maisons de gardes forestiers. M. Hecht était le gérant du bureau. J'ai été très bien accueilli et j'avais assez à manger puisque la chasse était ouverte et le gibier ne manquait pas.
Un beau jour, je reçus une lettre. Tous les occupants de la maison étaient contents. Hélas, elle ne venait pas de mes parents, mais de mon ami Joseph Schalk. J'avais les larmes aux yeux en la lisant.
Mon ami m'informait qu'il avait aussi droit à une convalescence, mais le bureau d'assistance sociale n'avait plus de place de disponible. Monsieur et Madame Hecht, voyant que j'étais triste en lisant la lettre, m'ont demandé le motif. Je leur expliquai le cas. Après une courte réflexion, ils estimaient, que n'ayant pas trop souffert de la guerre, ils peuvent encore faire un geste. Il appela l'hôpital en proposant de prendre mon ami en convalescence. J'aurai pu lui sauter au cou et l'embrasser, tellement j’étais ému.
Retour au front
Dès l'arrivée de Joseph Schalk la vie n'était plus si monotone. Le matin, nous partions avec notre hôte à la chasse. L'après-midi, nous nous promenions dans la belle forêt qui était tellement bien entretenue. Entre nous deux, nous parlions la langue française pour ne pas la perdre. Nous avons passé la plus belle période de la guerre dans cette famille. On se croyait sur une autre planète : pas d'avions, pas d'artillerie. Hélas, le temps passait tellement vite et notre convalescence touchait à sa fin.
Nous étions traités par eux comme si c'était notre propre famille. C'est avec beaucoup de regrets que nous avons pris congé d'eux. Pour tous les services qu'ils nous ont rendus, nous ne pouvions que leur dire un grand merci. Après la guerre, nous avons essayé à travers la Croix Rouge Internationale de les retrouver, mais sans succès. Ils ont sûrement été tués.
Au retour à la caserne, Joseph Schalk a été muté à Erfurt et moi à Magdeboug sur l'Elbe.
Nous étions une dizaine de soldats qui sortaient de l'hôpital avec une certaine infirmité. Mais il faut préciser qu'au début du mois de mars 1945, on se souciait très peu qu'on soit infirme ou non. Nous avons été affectés à une nouvelle unité d'antichars avec des petits canons avec de gros calibres qui ne tiraient qu'à 800 mètres. La ville de Magdebourg était en partie occupée par l'armée américaine.
Tous les ponts sur l'Elbe ont été minés et ont ainsi été détruits. Nous étions en position à l'Est de Magdelourg. L'armée russe se trouvait à 150 km derrière nous.
Tous les militaires qui se baladaient sur les routes, permissionnaires ou autres, étaient regroupés en de nouvelles unités. Au cours de ces regroupements, j'ai rencontré un Allemand qui parlait à peu près le même patois que le mien. Il était originaire de Freudenbourg près de Saarburg, circonscription de Trier. Il me disait tout de suite : " Nous deux, nous devrons prendre la même direction. Son canon était en poste à une distance de 500 mètres du mien. II s'appelait Hans Eifel. II était maître nageur dans le civil et a été blessé au bras gauche. Nous ne trouvions plus de canot, malgré nos recherches effectuées toute la journée à l'aide d'une jumelle. Le deuxième soir, il vient vers moi en m'annonçant avoir trouvé une cuve ovale identique à celles qu'on utilise pour saler les cochons.
Tentative d’évasion
Nous fixions l'heure de départ. Mon camarade apportait deux pelles militaires pour ramer. Un sous officier allemand montait la garde avec moi. Il a d'abord fallu le convaincre de nous accompagner. Il nous disait que la guerre était perdue pour nous et qu'il serait également content d'être de l'autre côté.
Mais il n'était pas d'accord avec notre méthode. Hans Eifel et moi même, nous arrachions nos insignes. J'étais " Grefreite" caporal et lui il était "Obergefreite", caporal-chef. J'avais la médaille de blessé. Hans Eifel avait la médaille de blessé et celle de combat. Nous jetions les insignes et les médailles à l'eau et nous partions.
Nous mettions la cuve à l'eau. Etant donné que j'étais plus grand que lui, j'étais dans l'eau jusqu'aux genoux, je tenais la cuve en équilibre et il montait. Au bout d'une vingtaine de mètres, je montais également pendant que mon camarade essayait de garder l'équilibre à la cuve. Nous étions assez serrés l'un contre l'autre, les pieds de l'un étaient sur les hanches de l'autre. Heureusement, il n'y avait pas de vagues. L'eau était à 10 ou 15 centimètres du bord. Tant que nous touchions le fond avec nos pelles, tout se passait bien. Après une vingtaine de mètres, le fleuve gagnait en profondeur. Nos pelles ne touchaient plus le fond. Le courant du fleuve nous emmenait. Mon camarade me demanda d'essayer de toucher le fond avec ma pelle. Nous risquions à chaque instant d'être abattus par le prochain poste allemand. Je me penchais bien en arrière avec ma pelle. Ne trouvant plus le fond, l'eau se mit à entrer et chavira.
J'ai pu sauver ma vie parce que j'étais grand. Mon copain a pu atteindre la rive à la nage. Nous n'avions plus que nos habits qui étaient mouillés. Il était trois heures. Mon ami enleva ses vêtements et se jeta à l'eau pour récupérer un canot du côté où se trouvaient les soldats américains. Le fleuve était large de 280 à 300 mètres. A partir de 60 à 80 mètres, je n'arrivais plus à le voir. Tout à coup, j'aperçus un buisson près du bord de l'eau. Je m'y précipitais pour me cacher en ramenant : le portefeuille avec les photos, les dernières lettres et des Reichsmarks qui nous paraissaient sans valeur. En entrant dans ce buisson, ma surprise fut très grande de trouver un grand bac, d'une quinzaine de mètres, caché certainement par des civils. J'emballe les affaires de mon camarade dans un bout de couverture qui se trouvait dans le bac. Je pris ensuite le chemin de retour en direction du poste que j'avais quitté. J'avais le chapelet autour de ma main gauche.
J'arrivais au poste dans un état qui était pire qu'un clochard. Je me voyais déjà fusillé. C'était le même sous-officier qui était de garde la veille au soir et qui nous avait observés lors de notre tentative d'évasion. Le brouillard était dense. Il était six heures trente. Très inquiet, je demandais au sous-officier, si un rapport avait déjà été envoyé au sujet de notre évasion. Il éclata de rire en me montrant sur ma droite le sous-officier responsable du poste. Ce dernier riait en me voyant. Mais ensuite ce fut la grande engueulade. Il m'accusait de traître. Je comprenais fort bien sa réaction. En effet, si un contrôle du poste avait eu lieu et que personne n'était plus auprès du canon, c'est lui qui aurait été responsable et fusillé à ma place. Il s'avéra qu'aucun rapport n'avait encore été fait.
Je ne pouvais pas rester en plein jour dans une tenue tellement déplorable. Les deux sous-officiers m'ordonnèrent de me cacher dans un trou d'obus situé à la lisière de la forêt. Ils ont cherché une couverture et m'ont camouflé avec des branches d'arbres. Au cours de cette journée, j'avais aussi froid que quand j'étais en Russie étant donné que mes habits étaient trempés. J'aurai dû me déshabiller et me protéger par la couverture. Hélas, mes pensées étaient ailleurs. Je réfléchissais au canot que j’avais trouvé.
Fin avril: Evasion réussie
A la tombée de la nuit, je sortis de mon refuge pour rejoindre mon sous-officier. Ce dernier était conscient de la fin proche de la guerre. Je lui proposais de déserter et de m'accompagner avec le canot trouvé. Après une longue hésitation, il me dit qu'il serait d'accord, à condition que les deux autres camarades affectés au canon viennent également avec nous. Très satisfait, je les rejoignais. Ils étaient d'accord. Mais à quatre, nous n'arrivions pas à mettre le canot à l'eau.
Très vite, j'allais vers le sous-officier d'infanterie qui était de garde avec moi la veille, au moment de notre tentative d'évasion. Son groupe était juste en train de partager le ravitaillement pour le lendemain. Ils étaient au nombre de 8 ou 9 personnes. Je leur proposais très simplement de nous suivre pour nous évader. Hélas, personne ne répondit. Sur le moment, je me voyais à nouveau livré à la fusillade. D'un coup, le sous-officier se lève en disant: " Cher camarade. Pendant quatre ans, nous avons combattu et pour nous la guerre est perdue. L'armée américaine n'avance plus. L'armée russe est à une centaine de kilomètres derrière nous. Si nous voulons revoir nos familles, il faudrait profiter de cette occasion." Tous étaient d'accord sauf un seul qui voulait combattre jusqu'à la dernière minute.
Alors le sous-officier lui retira son arme et le fit mettre dans le trou où j'étais réfugié durant la nuit précédente. Un soldat en armes montait la garde devant ce trou.
Il fut décidé de mettre le canot à la flotte vers trois heures et demi. Entre temps, chacun prenait son tour de garde à son poste. Deux soldats ont cherché des draps dans des maisons inhabitées pour confectionner un grand drapeau blanc. A trois heures et demi, je retire le démarreur du canon et le cache. Mes camarades emmènent deux mitraillettes en prévision d'attaques de postes allemands. Dès que le canot fut porté à la flotte, le sous-officier de l'infanterie me chargeait de rappeler le soldat qui montait la garde au poste.
Le canot se mit en route ayant douze hommes à bord. Au bout de cinq à dix minutes, nous avons atteint la rive où descendait un ravin. Il n'y avait aucun appel, ni de tirs du côté de l'armée américaine.
Nous avons jeté les armes à l'eau et laissé le canot dériver afin qu'il puisse servir à d'autres personnes. Avant de gravir ce ravin, nous nous sommes embrassés, croyant que la guerre était terminée pour nous.
Hélas, en arrivant en haut du ravin, nous constations avec stupeur que nous nous trouvions sur une petite ile au milieu du fleuve. Elle avait entre 50 à 60 mètres de large et 100 à 150 mètres de long.
Heureusement, elle se trouvait plus proche de l'armée américaine que de l'armée allemande. C'était le 23 ou le 24 avril 1945. On avait l'impression de n'être pas en guerre puisqu'on n'entendait aucun coup de canon ni de fusil. Il n'y avait toujours pas d'appel des postes américains.
En longeant cette petite île vers le nord, nous nous aperçûmes qu'elle se rapprochait toujours davantage du côté où se trouvait l'armée américaine. Enfin, nous arrivâmes à une écluse qui faisait un grand bruit. Nous étions en face de la ville de Magdeburg.
Prisonnier des Américains.
Nous remontions sur le bord du fleuve. Après cinq à dix minutes de marche, trois soldats américains nous arrêtaient. Un quatrième était resté auprès de sa mitrailleuse. "Hands up", Haut les mains,
furent leurs premières paroles. Même le porteur du drapeau blanc devait lever les mains. Un des soldats américains partit pour chercher un officier. Ensuite, nous avons été enfermés dans une cave avec un garde devant la porte.Au bout de quelques instants, la porte s’ouvre. On nous apporte une bougie allumée, un bol de café et un paquet de cigarettes. Nous nous sommes aperçus que nous étions dans une buanderie.
A la nuit tombante, une dame, entre 40 et 50 ans, pénètre dans la pièce par une porte de derrière que nous n'avions pas aperçue en arrivant. Elle avait l'intention de laver son linge. Elle était très surprise de nous rencontrer. Elle nous suppliait d'accepter son aide à nous évader pour nous permettre à combattre pour le "End-Sieg"[ victoire finale]. Mais elle fut chassée très vite par nous. Au courant de la matinée, les soldats américains nous servaient encore une fois du café avec un morceau de chocolat pour chacun. Ensuite nous avons été emmenés dans deux Jeeps chez le Commandant qui parlait couramment allemand. Il nous questionnait sur les troupes qui se trouvaient de l'autre côté du fleuve et spécialement sur leur état moral. Je profitais de l'occasion pour lui demander s'il était au courant de mon ami Hans Eifel qui s'était jeté à l'eau pour voler une barque. Alors le Commandant se mettait à téléphoner à plusieurs postes pour se renseigner. Mais personne ne l'avait aperçu. Par conséquent il est probable qu'il s'était noyé. En 1956, j'ai rendu visite à sa mère après avoir trouvé son adresse. J'ai rendu sa montre, son portefeuille et les Marks que j'avais échangés. Il était porté
"disparu".
Les trois premiers jours, nous étions bien nourris. Nous touchions le même ravitaillement que les Américains. Ensuite, nos avons transportés sur des camions dans un grand camp de prisonniers situé à Erfurt. Avant de rentrer, nous passions un contrôle très stricte. Il fallait se débarrasser de tout ustensile comme le couteau, le rasoir avec les lames, la montre, le crayon, etc. Nous étions entre 2.000 à 3.000 prisonniers dans ce camp. Une fois par jour, nous recevions une petite quantité de nourriture.
Après quelques jours, nous avons été déplacés dans des GMC à Solingen en Rhénanie. Nous étions 75 personnes par camion et le dernier qui montait était accompagné par un coup de crosse de fusil. Le camp était situé en plein air. D'après le Commandant du camp, nous étions 110 000. Il y avait un seul robinet avec de l'eau et pas de nourriture. Les premiers prisonniers qui sont arrivés dans ce camp étaient six jours sans manger. Moi-même, avec mon groupe, nous n'avions rien à manger durant quatre jours et les derniers arrivants pendant un jour.
Après quatre jours, il fallait respecter une certaine discipline. Chacun devait se tenir par groupe de 10
avec un numéro décomposé en millième, en centième, en dixième. Les parcelles avec 5 000 prisonniers étaient entourés avec des fils de fer barbelés. Dans ce camp, en dehors des prisonniers allemands, il y avait également des prisonniers originaires de 38 nations dont la France. En effet, les Américains ramassaient tout militaire qu'ils rencontraient au cours de leur avancée. C'est ensuite que les officiers et les "S.S." furent séparés.
Après une quinzaine de jours, les Alsaciens, les Mosellans et les Polonais prenaient le train qui passait par la Hollande, la Belgique jusqu'à Chaons sur Saône. Nous étions logés dans une caserne française et gardés par les soldats américains.
Il y avait un bureau français dans cette caserne où il fallait se présenter en indiquant son nom et son adresse. Ce service prit contact avec la gendarmerie de la résidence indiquée. Cette dernière devait renvoyer un certificat indiquant que politiquement il n'y avait rien à nous reprocher. C'est au vingtième jour que ce document arrivait pour moi. Le lendemain, nous étions une trentaine de prisonniers à être libérés.
21 juin 1945 : Retour chez mes parents.
Nous prenions le train, dans des wagons réservés à notre intention, en direction de Metz. Nous étions accompagnés de deux militaires français. Après une journée de repos et une bonne nourriture servie dans un centre d'accueil à Metz, nous avions enfin la permission de rentrer chez nous. Je ne savais pas si mes parents se trouvaient encore à Hesse près de Sarenourg où s'ils étaient déjà à rentrés a Schweyen. Après quelques hésitations, je me décidais à aller à Hesse.
Je prenais le car, mis à la disposition des personnes se rendant dans les régions de Château-Salins Dieuze, Sarrebourg. Nous étions huit personnes de la région de Sarrebourg. Après un bon repas en garnison, nous pouvions rentrer. J'arrivais à Hesse le 21 juin 1945 vers 14h30. En entrant dans la maison par une porte secondaire, j'entendais la voix de ma mère et celle de ma soeur qui étaient en train de laver la vaisselle. Il faut signaler que depuis six mois et demi, elles étaient sans nouvelles de moi et croyaient même que j'étais mort. Je disais simplement " bonjour maman, bonjour Elise." Elles laissaient tomber la vaisselle par terre. On se jetait dans les bras en versant des larmes abondantes. Mon père rentrait un peu plus tard et les retrouvailles furent aussi touchantes.
Je mesurais 1,84 mètres et je pesais encore 55 kg. Pour toute fortune je ramenais une chemisette, une chemise, deux paires de slips, des chaussettes, une paire de souliers, un mouchoir, le portefeuille et un colis de la Croix Rouge.
Voilà comment j'ai passé ma jeunesse.
Aloyse Hauck
Aloyse Hauck a été:
Conseiller Municipal
Gérant de la Caisse de Crédit Mutuel de 1947 au 31 décembre 1983
Gérant de la Coopérative Agricole de 1947 au 31 décembre 1983
Gérant de la C.U.M.A. Frigorifique de 1959 à 1982
Gérant de la C.U.M.A. de Pâturage de 1959 à 1982
Délégué cantonal de la Mutualité Sociale Agricole pendant 27 ans
Président et ensuite gérant de l'Amicale des gérants du secteur de Bitche pendant 21 ans
Membre du Bureau du District de Sarreguemines pendant 14 ans
Membre du Jury d'Assises à Metz 12 jours au début de l'année 1970
Membre du Conseil d'Administration de la Centrale beurrière de Drulingen de 1959 à 1980
Vice-Président de la section des Anciens Combattants de Rolbing et environs,
Membre et guide des Amis du Moulin d’Eschviller
Président du Club du 3e Age de Schweyen, de la création en 1984 jusqu'en 1993
Membre actif du Corps des Sapeurs-Pompiers de Schweyen de 1947 à 1982
Membre de la chorale de l'église de Schweyen de 1946 à ce jour
Exploitant agricole de 28 hectares de 1958 à 1984 avec 25 à 30 têtes de bétail de boucherie
La devise de Aloyse Hauck, "Aider et Servir", était appliquée à la lettre.