"Il n’y pas d’amis, d’épouses, de pères et de frères que dans la Patrie. L'exilé partout est seul. " Lamenais.
L’évacuation.
Il y a 86 ans, la population de notre région frontalière vivait l'une des pages les plus dramatiques de son histoire : l'évacuation.
La préparation du plan avait débuté aussitôt après la première guerre mondiale, et l'ensemble des mesures seront tenues secrètes jusqu'au dernier moment, afin de ne pas alerter la population civile.
Ainsi tout, ou presque, était prévu depuis 1922. André Maginot, ministre de la guerre, avait signé le 11 février1922 une première instruction provisoire sur la protection individuelle contre les bombardements aériens des populations des villes, des gares et des usines du territoire national. C'est la première instruction recensée.
Le principe de l'élaboration du plan de protection est lancé. Au fil des années, le champ des préoccupations va évoluer vers une protection totale des ressources et des populations menacées par un éventuel conflit armé avec un ennemi virtuel.
C'est le point de départ de ce qui fut l'un des plus importants exodes de l'Histoire de France.
Pour l'Alsace et la Moselle, 784 000 personnes font été déplacées
en septembre 1939 d'un bout du pays à l'autre laissant derrière elles tous leurs biens.
Il était seulement autorisé d'emporter 30 kg. de bagages. Ils devaient partir sans connaître leur lieu de destination. Perdre ses biens. quitter sa maison natale, abandonner le bétail, partir sans savoir où, quelle angoisse pour ces habitants, attachés à leur village, qu'ils n'avaient jamais quitté! Seules les larmes, au moment du départ, le soir. ou au milieu de la nuit, arrivaient à les consoler.
Du côté des "accueillants". la situation n'était pas évidente non plus. La Charente, à elle seule, a dû accueillir 83 000 réfugiés, leur trouver gîte et travail pour ... un an!
Cela a été une période tragique pour beaucoup. Cependant les liens, se sont tissés entre ces hommes et ces femmes, évacués et accueillants, liens qui subsistent par de là les années.
Cette évacuation ne sera, hélas que le début de la pérégrination des habitants d'Ormersviller qui ne se terminera pour la plupart qu'en 1946. Après le retour de Charente, les Ormersvillérois sont à nouveau chassés vers le Saulnois, pour devenir des "Siedler. ", des colons asservis par Joseph Burckel, Chef de l'Administration civile de la Moselle.
D'évacués, ils deviennent des expulsés et des bannis.
Que de souffrances endurées par ces parents, ces enfants, ces vieillards souvent traités comme une marchandise!!!
Les instructions pour l’exode.
Le l er septembre 1939, à 5 h 45, on se bat sur le front polonais, l'Allemagne envahit la Pologne. Le même jour, Edouard Daladier, Président du Conseil, ministre de la Défense nationale et de la guerre, soumet au Président de la République Albert Lebrun, le projet de décret prescrivant la mobilisation générale des armées de Terre, de Mer et de l'Air, qui sera signé le jour même.
Le ler septembre 1939 à 13 h 39. un télégramme adressé à tous les Préfets des régions concernées par l'évacuation et par l'accueil des réfugiés, annonce le déclenchement de l'évacuation:
" J'ai l'honneur de vous informer que déclenchement évacuation zone avant Moselle, Bas-Rhin, Haut-Rhin. Prenez dispositions nécessaires sans délai. Indre et Landes doivent prendre dispositions pour recueillir ultérieurement trop plein ainsi qu'il est prévu par télégramme du 21 août dernier."
Le 2 septembre 1939 à 13h30, un autre télégramme du ministre de l'Intérieur aux Préfets signale:
"Volume exode général vers département intérieur considérable.
Partout prévoyez très largement. Considérez tous crédits utiles ouverts. Signé Albert Sarrault."
4 000 personnes, un train à 18h30 de 600 personnes, un autre à 18h45 de l 000 personnes.
Ce même jour, la France déclare officiellement la guerre.
Le 4 septembre 1939. le Préfet de Charente rappelle les mesures à mettre en oeuvre pour l'accueil des réfugiés.
L'acheminement des convois
- Le 5 septembre 1939, un télégramme est adressé au Préfet de Charente lui demandant de faire le maximum pour réserver un accueil fraternel aux évacués.
- Le 7 septembre 1939, une autre communication du Préfet de Moselle à celui de Charente sur de nouveaux départs de trains à partir des centres de recueil d'Azoudange, de Bourdonnay, de Héming et de Phalsbourg.
- Le 8 septembre 1939, le IV ème Armée française commence à progresser vers la Sarre à partir de Sarreguemines.
- Le 9 septembre 1939, la IVème Armée française est en contact avec la ligne Siegfried.
- Au 10 septembre 1939, 48 790 réfugiés sont déjà arrivés en Charente sur les 85 000 qui seront accueillis au total.
- Le 17 septembre 1939, le ministre de l'Intérieur attire l'attention du Préfet de la Charente sur la tendance que manifesteraient les populations des départements de correspondance, à se méprendre sur l'origine de certains Alsaciens-Lorrains évacués qui s'expriment dans leur dialecte local. Il semblerait qu'ils passent pour des sujets allemands faisant l'objet d'une mesure de concentration.
- Le 19 septembre 1939, le maire de Barbezieux écrit un rapport sur l'accueil des réfugiés.
Il décrit les difficultés, parfois les injustices auxquelles il est confronté. Par exemple: "Il y a urgence à diminuer chez nous la densité des évacués. Je crois inutile d'ajouter que faute de cette mesure nécessaire:
+ le ravitaillement deviendra rapidement insuffisant;
+ les services d'hospitalisation feront rapidement défaut;
- les soins à donner aux enfants seront inexistants, par suite la mortalité anormale et excessive, les épidémies, la famine et l'énervement de la population sont à craindre »
- Le 20 septembre 1939, le ministre de l'Intérieur adresse aux Préfets une Instruction relative au régime des réfugiés dans les départements d'accueil définitif. Est considéré comme réfugié:
- « toute personne de nationalité française et des nations alliées ayant évacué une région, sur ordre des autorités militaires,
- toute personne dont l'éloignement et la dispersion permanente ont été ordonnés,
- toute personne soumise aux feux de l'ennemi et justifiant le départ rapide et spontané, a la qualité de réfugié et elle est attachée à un droit d assistance spéciale qui est due aux réfugiés nécessiteux.
Le drame de l’évacuation
Alors qu'en France, on voulait se préserver d'une invasion germanique par la construction de la ligne Maginot. l’Allemagne a construit la ligne Siegfried.
De part et d'autre de la frontière était définie une "zone rouge" où en cas de conflit, la population civile était à évacuer immédiatement.
Les Maires des Communes concernées ont été informés de l'existence d'une évacuation probable dès 1938.
Le 23 août 1939, a lieu le premier rappel des réservistes.
Le 28 août 1939 est signé le pacte de non-agression germano-soviétique. Cette signature hâte singulièrement l'explosion de la deuxième guerre mondiale. Désormais, l'Allemagne a les mains libres, et à l'aube du 1er septembre 1939, c'est la ruée brutale de tout un peuple en armes.
Fin août 1939! on rentre la moisson et on fait du regain, notre petit village du Bitcherland est très animé, car les travaux des champs accaparaient petits et grands.
Toutefois, depuis quelques jours, l'on décelait une certaine nervosité parmi la population, surtout là où les Chefs de famille étaient mobilisés. La majeure partie de la population ne prenait pas la menace de guerre au sérieux. Cependant les plus réalistes des Lorrains, situés dans la zone entre la ligne Maginot et la frontière, savaient que quitter leur pays natal était inévitable.
Vers 14 h du vendredi ler septembre 1939, deux gendarmes de Volmunster viennent en side-car chez le maire, Michel Meyer.
Ils ont l'air grave, quand ils se rendent à la mairie; ceux qui ne sont pas aux travaux des champs, observent la scène.
et se rassemblent devant la mairie. Tout à coup, M. Behr, instituteur et secrétaire de mairie proclame la triste nouvelle: "Il faut plier bagages et partir en chariots". On sonne le tocsin. Jean Schoendorf, appelé Reyesch Hannes, appariteur communal, annonce alors dans tout le village la nouvelle que tout le monde redoutait, elle tombe comme un couperet.
Les Ormersvillérois font partie de ces 302 700 Mosellans qui doivent quitter leur maison, leurs terres, leur bétail, leur village, pour partir dans l'inconnu avec 30 kg de bagages par personne.
Etant appelé à se tenir prêt dès le 25 août 1939, tout le monde, ou presque. avait déjà préparé les valises et confectionné des caisses. Certains cachent des affaires qu'on ne peut emmener et qu'on espère retrouver dans un retour très proche, telle la cloche de la chapelle saint Joseph qui est enterrée dans la tombe de Fridolin Meyer.
Ce sera avec elle, montée sur un chevalet provisoire que Victor Klein sonnera l'Angélus et les offices religieux dès 1945.
Sachant que le poids des bagages ne doit pas excéder 30 kg.
par personne, on met cependant bien plus sur les chariots attelés de chevaux, de vaches ou de boeufs. Les affaires indispensables sont tellement nombreuses.
Avant de quitter définitivement leur village natal, certains habitants se rendent au cimetière pour dire adieu aux leurs,
qui resteront.
Vers 16 h., la caravane se forme dans la rue principale pour prendre la direction de Volmunster où elle doit contourner le pont de chemin de fer, qui est déjà prêt à être dynamité par l'Armée Française. La caravane suit la vallée de la
Schwalb en passant par Weiskirch, Lambach, Enchenberg, Montbronn, Lorentzen, Mackwiller. En arrivant à Hirschland, éclate un violent orage, tout le monde veut s'abriter dans les granges, certains rechignent à ouvrir. Pierre Kuhn enfonce la porte d'une grange avec le timon du chariot, attelé de chevaux. Le lendemain, ils arrivent à Langatte où ils passent également une nuit. Arrivés à Rhodes, près de l'Etang de Stock, ils laissent tous les chariots, les chevaux et les vaches dans un très grand parc. Ils ont seulement le droit d'emporter les affaires qu'ils sont à même de porter. Ainsi, ils déposent à la mairie tout le surplus.
Le mardi 5 septembre 1939, ils prennent le train
à Azoudange. Pour partir où? personne ne le sait.
Le bétail est vendu à l'Etat contre un récépissé, qui ne sera jamais remboursé. Les lapins, les poules, les chiens, les chats, les porcs,... avaient été laissés en liberté. Plusieurs génisses sont abattues à Rhodes et la viande est distribuée aux habitants.
Au bout de la route, les wagons à bestiaux
En raison de la guerre et de tout le transport de personnes, les wagons-voyageurs étaient devenus rares et les transports prenaient des retards considérables. Les Ormersvillérois voyageront dans des wagons à bestiaux, dans lesquels les évacués s'entassent souvent à quarante, et même plus.
Sur les figures des personnes âgées, se devinent l'angoisse et les soucis qui les rongent . Certaines doivent être assistées à tout moment, ne pouvant accomplir seules, les gestes élémentaires de la vie, plus d'une maman se pose la question suivante:
" Où trouver la nourriture pour la famille, le lait pour le biberon de bébé? Trouvera-t-on du lait frais pour les nourrissons?
Les évacués font leur voyage, assis sur leurs bagages, il n’y a pas suffisamment de place pour s'allonger durant la nuit. En cours de route, les bébés crient, des vieillards essayent d'étouffer autant que possible leurs souffrances physiques et morales. Le train prend la direction du Sud-Ouest en passant par Bourges.
Pour tous, le voyage est interminable et très pénible pour différentes raisons:
- personne ne connaît la destination
- les longs arrêts en rase campagne
- on ne voit pas dehors durant ce voyage
- l'angoisse de l'inconnu
Les conditions de voyage sont réellement difficiles pour tous, bien que chacun essaye de trouver le meilleur confort avec la paille qu'on a distribuée. Les évacués
sont alors, tels des chargements que l'on décharge dans différentes stations.
Lorsqu'une partie de la "marchandise" est livrée, le voyage continue pour les derniers. Mais la "livraison" est une "livraison d'hommes, de femmes et d'enfants arrachés à leur maison natale. Arrivés en Charente, ils
Sont épuisés par le voyage. Pour les "accueillants" ils ne sont pas les bienvenus.
D'ailleurs beaucoup donneront du fil a retordre aux maires charentais pour qu’on leur trouve: un abri.
Ce voyage est fatal pour plusieurs enfants en bas âge, comme d'ailleurs pour quelques vieillards. On imagine la peine des évacués qui ne peuvent pas soigner correctement leur enfant malade ou une personne âgée souffrante.
Ils n'arrivent pas encore à comprendre ce qui leur arrive. En huit jours, ils perdent leur village leur maison, leurs biens,
nulle part
-ils sont vraiment attendus nulle part, et surtout ils arrivent dans une région où l'on ne comprend pas leur langue. Ils sont en train de vivre toute la signification du mot « exil".
Après l'épreuve pénible de l'abandon forcé du village natal, commence la deuxième partie du calvaire avec trois jours de train dans des conditions de promiscuité et d'hygiène déplorable.
A Chazelles en Charente, ils sont enfin arrivés. Toutes les familles sont réparties dans les différentes fermes des environs et dans un grand moulin, où cinquante personnes sont abritées.
Après trois jours d'attente, il faut reprendre le train qui les transporte à La-Rochefoucauld où tout le monde passe encore trois jours au château avant de reprendre l'autorail pour Brie- la-Rochefoucauld, où les attendent les paysans avec leur tombereau. Répartir 470 habitants n'est pas une mince affaire.
Tout le monde trouve refuge à Brie et à Barbezieux, ainsi que dans les hameaux comme Brébillon, Angeduc , Champ de Goretz, Verrières, etc... Toutes les familles cherchent des maisons vides.
La vie en exil
Le contact n'est pas facile, car il y a le problème de la langue. La plupart des personnes de plus 30 ans ne connaissent que le dialecte lorrain et l'allemand . Les plus jeunes doivent jouer le rôle d'interprète. Malgré cet handicap, les Lorrains et les Charentais sympathisent .
Les Ormersvillérois sont installés dans les locaux vides, et particulièrement dans les habitations réservées aux vendangeurs.
Ils retrouvent les fameuses cheminées qu'on avait remplacées dans le Bitcherland par des cuisinières. Tout le monde s'installe aussi bien que possible avec les moyens du bord.
Le sort réservé aux évacués est très différent selon les lieux.
I1 est difficile d'éviter quelques heurts au milieu de ce grand mélange de populations aux coutumes et moeurs différentes.
Les enfants des évacués se font traiter de "sale boche » ou de "petit réfugiat". Pour tous les évacués, cette arrivée dans les villages d'accueil est placée sous le signe du dénuement, malgré tous les efforts déployés. S'intégrer dans les villages charentais n'était pas chose facile.
Les Mosellans ont beaucoup de difficultés à communiquer avec leurs hôtes , et beaucoup de disputes éclatent par manque de dialogue, dû à l'incompréhension des langues. Le dialecte francique, la langue de Charlemagne, ressemble beaucoup à la langue allemande, et cet état de fait engendre quelquefois du racisme vis-à-vis des évacués. Il faut l'intervention du Gouvernement français, le 17 septembre 1939 pour mettre les choses au point.
Une vie nouvelle
La communauté d'Ormersviller est dispersée dans différents villages, ce qui rend l'administration très difficile, d'autant plus qu'à Brie sont également réfugiés les habitants d'Obergailbach, avec lesquels il y a une très bonne entente.
Ainsi chaque exilé est contraint de commencer une vie nouvelle, avec un entourage inconnu, aux coutumes différentes.
Chaque réfugié touche 10 F. d'indemnité par jour, ce qui lui permet de vivre très strictement, car il faut : déjà
8,50 F par jour pour la nourriture. Au début, ce qui rendra cet exilé mal à l'aise, c'est l'oisiveté dans laquelle il est soudain plongé.
Habitué au dur labeur, il ne pourra s'empêcher de chercher du travail, ne serait-ce pour remplir, comme il se doit le rôle de chef de famille qui subvient aux besoins de la famille.
L'intégration dans le monde du travail se fait assez rapidement dans cette contrée viticole, car le Bitcherlandais est travailleur, ne reculant devant aucune tâche. Très vite les hommes et les femmes trouvent
du travail dans les fermes. Mais à partir du mois de
novembre, beaucoup vont travailler à Ruelle où l'on installe la canalisation d'eau courante, d'autres sont embauchés dans "Les Fonderies Nationales de la Marine" de Ruelle.
Retour au Pays.
Le 25 juin, les Allemands viennent en Charente. Alors tout change... La plupart des hommes vont à nouveau travailler chez les fermiers jusqu'au 9 septembre 1940 où les Allemands les emmènent à La Rochefoucauld, où ils passent quatre jours au Château jusqu'à ce qu'un train soit libre pour les ramener au pays natal. Une seule famille refuse de rentrer, c'est : Albert Vogel, son épouse et son fils Camille qui ne rentreront qu'en 1946.
Lors du voyage retour, l'occupant arrête le train à Saint-Dizier. En cette gare, tout le monde doit descendre, et les services allemands font constater, à l'aide de registres bien à jour, la qualité de Lorrain de chaque réfugié. Ceux qui sont considérés comme anti-allemands sont emprisonnés. Pour la première fois, les réfugiés sont ravitaillés par les Allemands. Leur voyage
continue par Nancy, Lunéville, Sarrebourg où le voyage s'arrête définitivement. Tout le monde est ensuite transféré à l'asile psychiatrique de Lorquin.
La tromperie
C'est là que pour les Ormersvillérois et d'autres évacués la joie de retrouver le village natal s'estompe. Ils apprennent une très mauvaise nouvelle: l'accès à la partie Nord du Bitcherland est interdit pour des raisons militaires. En effet, les Allemands ont décidé d'agrandir le champ de tir et de manoeuvre de Bitche, de telle façon qu’il n’y ait aucune gêne et assez de distance pour des exercices de tirs réels de l'artillerie lourde.
Les habitants des villages en gris sont expulsés en novembre 1940 dans le Saulnois
Ainsi 18 communes du Bitcherland sont rayées de la carte et annexées au camp de Bitche sans autre formalité: Hanviller, Haspelschiedt, Liederschiedt, Roppeviller, Schorbach, Bousseviller, Breidenbach, Epping, Hottviller, Lengelsheim, Loutzviller, Nousseviller, Ormersviller, Rolbing, Schweyen, Volmunster, Waldhouse et Walschbronn.
Après quinze jours de séjour à Lorquin, certains Ormersvillérois décident de retourner dans leur village. Ils sont transportés en camion jusqu'à Epping, d'où ils rejoignent Ormersviller à pied. Une grand-mère qui ne peut plus bien marcher est transportée dans une brouette qu’on emprunte dans une ferme à Epping.
En revenant à Ormersviller, on retrouve les maisons endommagées, le clocher de l'église rasé au niveau du toit. En effet, ce fut l'armée française qui l’a dynamité, car il pouvait servir d'observatoire aux Allemands. Tout le monde répare les toits, les jeunes gens vont se faire embaucher sur les chantiers de reconstruction à Brenschelbach et à Erching. On rase les maisons endommagées, dont les propriétaires sont. absents et l'on entend toujours
la même rengaine: "Der Churchill bezahlt"; (Churchill paie).
Le bannissement et l'embrigadement
Toutes ces populations transplantées, vivent tant bien que mal côte à côte et donnent beaucoup de fil à retordre au "Bauerführer" responsable des colons d'une localité. Avec ce brassage des populations, les insoumis ne peuvent jamais se cacher dans ces localités, car dans chaque village vivent ensemble les Lorrains et des
ouvriers agricoles polonais ou ukrainiens. Les seuls insoumis seront surtout ceux qui ont des familles dans les villages du Bitcherland non expulsés.
Par ailleurs, toutes les communautés du Pays de Bitche
sont dispersés dans plusieurs villages, afin qu'ils ne puissent pas former de résistance.
Etre d'abord évacués, puis bannis, écartelés et vivre du jour au lendemain sous la coupe de l'occupant qui a eu soin de bien mélanger la population avec plusieurs nationalités, ce ne sera pas facile.
Les colons doivent donc gérer une exploitation agricole. Ils sont alors des employés de L'Etat Allemand, et les produits de la ferme sont la propriété de l'Etat.
Chaque colon, appelé "Siedler" doit donc tenir une comptabilité et un inventaire rigoureux, pour les récoltes, la production de lait et de céréales. Bien sûr, des bêtes : sont abattues clandestinement, et les parents domiciliés en ville viennent régulièrement s'approvisionner chez les "Siedler lorrains!
La famille Sprunck rend visite à la famille propriétaire de la maison où ils ont vécu en tant que gérant de 1941 à 1945
Ces bannis du Bitcherland, appelés communément "les Bitchois" dans le Saulnois, seront assimilés à des Allemands et vivront en tant que tels, tiraillés par le sentiment patriotique français qui les empêche de renier la Mère Patrie et l'obligation de se soumettre à la loi allemande sous peine d'être déportés.
Tout en se pliant au joug nazi, une écrasante majorité a choisi la France, alors qu'outre Seille, très peu prennent parti et les autres vivent en simples témoins.
La ferme d'Etat d'Ormersviller
Au printemps 1941, les Allemands décident d'exploiter les terres à Ormersviller, vu que la localité est située à la limite Nord du Camp de Bitche. Les terres sont bonnes, la main-d'oeuvre avec 50 prisonniers russes est gratuite.
Dans le quartier de Selven, habitaient trois familles originaires du village et d’Epping. Dans une maison étaient abritées plusieurs Ukrainiennes qui s’occupaient de la traite des vaches et de travaux ménagers.
L'organisation
Le gérant de cette communauté et de la ferme s'installe dans la maison Albert Vogel, en face du stade, c'est un "Oberbauerführer" le premier est M. Richter, il sera remplacé en 1942 par M. Peiffer, qui partira à son tour après quelques mois. Puis ce sera M. Haeggi, un célibataire alsacien, originaire de la région de Wissembourg.
D'origine paysanne, il saura gérer la ferme d'état avec beaucoup de rigueur. Tous les jours, il surveille les travaux des champs à cheval à l’aide jumelles.
Grâce à M. Gross gendarme allemand, dont le père est originaire d'Ormersviller la famille Georges Vogel, réfugiée depuis le retour de Charente à Meisenthal peut revenir à Ormersviller dans leur "maison" à Selwen où elle est locataire et doit payer un loyer à l'Etat Allemand. D'autres familles du Pays de Bitche viennent s'installer à Ormersviller, Jacques Schwalbach et son épouse, réfugiés à Pepenkum qui habiteront la maison Nicolas Gross, et Jean Nicolas Bruhl avec ses 7 enfants logeront dans la maison Albert Neu . Dans les maisons Gérard Andres et Robert Gaspard habitent des familles polonaises et ukrainiennes. Les prisonniers russes, logent dans l'école de garçons, et les gardiens à l'école de filles.
La ferme travaille avec 30 chevaux, 2 paires de boeufs et 4 tracteurs Lanz. 25 vaches laitières fournissent du lait qui est livré à Brenschelbach.
Chaque famille a le droit d'élever une vache, une génisse, un porc, des lapins et de la volaille. Un militaire est responsable de l'alimentation et de la santé des bêtes. En cas de maladie, on fait
appel au vétérinaire Martzloff de Bitche.
Tous les matins, par tous les temps, il y a appel et rapport à 7h 30. Tous doivent travailler de 8 h .à l1h30 de 13 h à 17 h L'équipe qui récolte les fruits à Olsberg et à Schweyen fait la journée continue. Les fruits tombés sont distillés à Medelsheim, et les fruits cueillis livrés à la gare de Brenschelbach, où toutes les récoltes sont acheminées. Ainsi la vie s'organise à Ormersviller. Les courses se font à Brenschelbach, les enfants fréquentent l'école du même village, par contre les offices religieux ont lieu à Uttweiler et d’est à la mairie de Bitche où l'on doit s'adresser pour les affaires administratives.
Pour l'électricité, une nouvelle ligne de haute tension est construite à partir de Riesweiler.
De cette grande ferme d'état, dépendent encore quatre bergers, dont chacun avait un troupeau de mille moutons. Les granges, les étables et même les habitations sont transformées en bergerie. Dès 1941, les Allemands aménagent une étable avec abreuvoir automatique dans la ferme de Nicolas Sprunck et installent l'eau courante dans la maison d' Albert Vogel où loge le "Oberbauerführer".
Dans cette ferme d'état, on cultive :
des céréales, du colza, du chanvre, du pavot. du lin, du pissenlit, des haricots, des choux et de la menthe. Le projet d'un vignoble ne se réalisera pas.
La moisson avec plusieurs moissonneuses lieuses à la ferme d'Etat en 1943.
Pillage du village
Tout le matériel agricole trouvé dans les exploitations, les bancs de l'église, les meubles sont enlevés par les Allemands et envoyés en Allemagne. En mars 1943, les 4 cloches sont descendues du clocher et transportées à la gare de Brenschelbach pour être livrées à une fonderie.
Meurtre au village en 1943
Parmi les prisonniers russes, l'un jouit d'un régime de
faveur, et un beau jour il disparaît. Lors d'une corvée de bois, il est retrouvé sous les fagots. A sa découverte, tous les prisonniers sont interrogés d'une manière musclée, trois prisonniers
avouent. Emile Bruhl est chargé de les conduire à Bitche-Camp .
Naissance cachée au village en 1943
Dans plusieurs familles polonaises, des naissances ont lieu.
Elles sont déclarées à la mairie de Bitche, et les enfants
sont baptisés à la chapelle d'Uttweiler, alors que dans toute la Moselle les baptêmes des enfants polonais
sont interdits.
Au premier étage de la maison Gérard Andrès sont logées des jeunes filles polonaises, dont l'une Chafia TYMKIVO donne naissance à une fille prénommée Sophia le 16 août 1943, alors qu'elle se trouve toute seule dans sa chambre. Sa camarade en informe M. HAEGI, le Bauerfuher qui fait transporter par ambulance la jeune mère et son enfant à l'hôpital de Bitche. C'est. Mme HALLER, sage-femme, qui soigne la mère et l'enfant. Elle est aidée par Juliette Rémy, 16 ans. Mme Haller fait baptiser en secret la petite Sophie par l'Abbé Marcel Stiegler le 19 août 1943. Juliette Rémy devient marraine.
Après son séjour à l'hôpital, Juliette Rémy n'a plus de nouvelles de sa filleule jusqu'au jeudi 22 août 1985.
Sophia Tymkiwo, est adoptée par une famille polonaise à Chaumont sous le nom d'Irène Bogus, qui d'après les renseignements fournis par l'hôpital de Chaumont, est née le 20 juin 1943 à Epping. C’est en constituant son dossier mariage qu‘elle réclame un acte de naissance à la mairie d'Epping qui hélas ne peut le lui délivrer, car de 1940 à 1945, Epping est un village désert, rattaché au Camp de Bitche. Pour qu'elle puisse se marier, un jugement du Tribunal de Sarreguemines régularise la situation, et un acte de naissance est établi à la date présumée au nom d'Irène BOGUS. Elle peut se marier, et porte maintenant le nom de Dos Santos.
C'est grâce à la perspicacité de Gustave Nominé, secrétaire de mairie d'Epping, qui se met en relation avec M. Bruhl, la mairie de Bitche et Oscar Hege, berger à Ormersviller, que l'on retrouve le véritable acte de naissance d'Irène BOGUS, née à Ormersviller sous le nom de Sophia Tymkiwo, et enregistrée à la mairie de Bitche.
Mme Laos Santos, aidée de Gustave Nominé, ne réussissent pas, a retrouver la trace de la mère.
Joseph Antoine Sprunck
Témoignages recueillis auprès de la famille Georges Vogel, Gustave Nominé Philomène Scheid et Yvonne Sprunck Gérard Meyer.
Photos de sa collection personnelle remises par les habitants d'Ormersviller




