Lors de rédaction du livre "Ormersviller, au fil des siècles" en 1995, Antoinette Fuss, 67 ans, enseignante retraitée originaire d'Ormersviller, m'a adressé ce texte poignant afin que je le publie.
Préparation de l'évacuation
Ma grand-mère Marie Neu, née Vogel voit le jour en 1870 à Ormersviller où elle passe toute sa vie dans ce petit village, situé sur la frontière sarroise au Bitcherland. Tous les villageois parlent le dialecte francique, leur langue maternelle.
Très peu savent le français. Justement, notre grand-mère est née française en 1870, mais comme les Allemands gagnent la guerre, jusqu'en 1918 la Moselle est allemande, et évidemment, c'est cette langue qui est apprise à l'école.
Ma mère Clotilde, son 3ème enfant, née en 1901 n'étudie que l'allemand, mais en 1918, à la fin de la grande guerre, elle suivi des cours d'adultes en français, dispensés par l'instituteur du village.
Ma soeur jumelle Elisabeth-Charlotte, appelée Liselotte et moi-même, sommes nées du temps des Français. A l’âge de 11 ans
Camille prépare alors une charrette pour une éventuelle fuite! Il cloue de grands cercles de tonneau au chariot et passe au-dessus une bâche pour nous abriter.
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L'annonce du départ
Les adultes n'y croient pas. Au lieu de faire les bagages et préparer le départ, ils continuent à faire et à rentrer le regain.
Subitement, le premier septembre 1939, grand rassemblement sur la place de l'école où l'instituteur proclame : " Il y a ordre d'évacuation! Dans une heure, tout le village doit être évacué."
De la ligne Siegfried, les Allemands peuvent ouvrir le feu d'un instant à l'autre. C'est la guerre! C'est la guerre!!!" Quelle panique. En hâte, nous chargeons le strict nécessaire sur le chariot attelons deux chevaux: Bijou et Fleurette.
Rémi Sprunck, un cousin de Camille, a conduit notre convoi qui comprend: Oma, tante Mathilde, Camille, Maman et nous deux, ce qui fait 8 personnes avec nos cochers. Nos papas sont mobilisés pour faire les combats. Certaines charrettes sont tirées par des boeufs et des vaches. Nous voilà en route. Les cloches sonnent à toutes volées pour l'ultime adieu.
Le départ en chariot
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Cette cavalcade dure cinq jours. Nous traversons beaucoup de petits villages et croisons des convois militaires qui eux se rendent au Front, à la ligne Maginot. Jusqu'à présent, il n'y a pas de combats.
Quelques fois, nous passons la nuit dans des granges, d'autres fois, nous dormons dans notre voiture. Le voyage finit à Azoudange où nous sommes très mal reçus par les habitants. A la gare, on nous charge dans des wagons à bestiaux, quant à nos chevaux, nous devons les abandonner dans un grand parc.
Le voyage.
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Départ en wagon à bestiaux
Dans notre wagon, nous sommes 32 personnes et nos bagages. Destination inconnue! C'est l'aventure! Le train s'arrête souvent, non pas dans les gares, mais en rase campagne. A Bourges, nous restons quelques heures en gare. Aussi quelques uns de nous se hasardent jusqu'en ville, y compris Thérèse Schwab et son fiancé Alphonse Félix. Sans prévenir, notre train repart, et ces deux jeunes gens sont restés sur le quai, trop tard. Vers le 8 septembre 1939, nous débarquons à Angoulême où nous sommes chargés sur des camions qui nous véhiculent jusqu'à Brie-la-Rochefoucauld. On nous dépose devant l'église avec la famille Neu Albert, Nicolas
Sprunck, Joseph Sprunck, les Schwab. Oma visite l'église et dit en sortant: "Si tout le village est aussi pauvre et minable que l'église, nous sommes mal partis! "C'est le crépuscule. Une jeune femme vient chercher nos cousines Alice Yvette et Suzanne pour souper. Liselotte et moi, les suivons. Ils nous hébergent pour la nuit et nous dormons sur des matelas bourrés de paille de maïs, ce qui pour nous est nouveau. Il n'y a pas de toilettes. Il faut aller dans un coin du jardin, ce qui nous étonne encore davantage.
Ma mère trouve à louer un petit appartement dans une ruelle perpendiculaire à la grand-rue. Au rez-de-chaussée, une salle commune et au premier, une grande chambre où nous dormons tous les six. La famille Neu est logée dans une pièce derrière la sellerie des Grandjoux, et les Schwab dans la salle de bal des Granjoux qui tiennent une épicerie et un bar. La famille Nicolas Sprunck et Joseph Sprunck sont au Brebion, une annexe à environ 4 km du bourg. Le presbytère est sur une petite colline derrière l'église. Là habitent les Barth. Il y avait aussi les évacués d'Obergailbach.
La vie en Charente
Nous n'allons pas à l'école avec les enfants de Brie, mais à part. Soeur Angélique de la Croix, qui nous a suivis, nous fait classe. Elle nous prépare au certificat d'études qui doit se passer en juin 1940.
Une partie des habitants d'Ormersviller habitent de l'autre côté d'Angoulême, à Barbezieux.
Ma mère se procure une machine à coudre et confectionne des paletots de sergents pour l'Intendance Militaire d'Angoulême, ce qui lui permet de payer le loyer. Tous les réfugiés perçoivent une petite indemnité, juste de quoi vivre.
Arrivée des Allemands.
En juin 1940, Brie est envahi par les troupes allemandes, juste quelques jours avant notre examen. Hélas. il n'est plus question alors de passer le certificat d'études, ce qui pour nous est important. Ils interdisent aux enfants mosellans de passer l’examen. Pendant environ une semaine, les Allemands défilent sans combats, Dieu merci. Nous les enfants ne comprenons pas vraiment la signification de tous ces événements.
Le Faux retour
Puis vient le rapatriement, le retour chez nous. A la gare d'Angoulême, cette fois on nous installe dans des trains voyageurs qui nous transportent via Metz à Lorquin. Ce voyage dure également plusieurs jours. A Lorquin, nous sommes logés à l'asile d'aliénés, dont les malades avaient été évacués, au début de la guerre. Maman, ma soeur et moi avons la chance d'être toutes seules dans une chambre. Beaucoup d'autres sont logés dans des dortoirs. Plusieurs semaines passent. Comme Ormersviller est dans le Niemandsland nous ne pouvons y aller, soi-disant que le village est en ruines, ce qui est vrai en partie.
La vie à l'asile de Lorquin
Ici, à l'asile, nous prenons la " soupe populaire" dans de grands réfectoires, dans des assiettes métalliques. ( on nous explique que c'est la vaisselle incassable des malades). La nourriture est infecte: tous les jours du"griesbrei", une espèce de bouillie épaisse à la semoule immangeable. Pour nous amuser, nous renversons nos assiettes sur les étagères des armoires dans le couloir en guise de pâtés, qui au bout de quelques jours, sont pleins de moisi et de poils. Maman et d'autres femmes demandent aux autorités à faire la cuisine elles-mêmes, ce qui est accepté. Dans une immense cuisine avec des marmites ces quelques personnes bénévoles préparent alors nos repas. Nous les enfants, livrés à nous-mêmes, nous nous amusons bien, surtout dans le grand parc entourant les bâtiments. Alphonse Heckel est notre chef de bande et nous construisons de petites huttes avec les moyens du bord. Et un jour, on nous oblige d'aller en classe, mais pas avec les enfants de Lorquin, (Moselle) qui eux non plus ne nous acceptent pas. Ils nous insultent :
"Les vaches - cuées", ce qui veut dire en d'autres termes, les évacués. Partout, on nous traite de "bêtes noires". Tous les jours, un adulte nous accompagne à l'école et revient nous chercher à la sortie pour nous protéger des éventuelles bagarres.
Ecartèlement de la communauté.
Après quelques semaines, rebelote ! Il faut repartir sur des camions. Destination inconnue!
Les Faber et nous atterrissons à Fleury, un village près de Metz.
Plus tard, nous savons qu'Oma et Tante Mathilde sont à Karpendorf (Donnelay) ainsi que les Fuchse. Tante Marie (Fuchse ) est à Kerprich-lès-Dieuze, ainsi que les Schwab, qui cachent leur fils Nicolas réfractaire, jour et nuit dans une grange.
On nous dépose dans la grange d'une ferme dont les propriétaires sont expulsés ou déportés. Quelle tristesse! Il pleut. Maman sanglote. Arrive un soldat qui nous demande pourquoi nous pleurons.
Maman lui explique la situation en lui disant que nous ne savons que faire ici, n'étant pas fermiers. Il nous conduit alors dans une petite maison près des Faber. Deux jours après, maman se rend en train à Metz pour rendre visite à sa soeur Marie qui par la suite, nous hébergera.
Sous l‘annexion.
Après des démarches et un petit examen, maman est embauchée dans un bureau des Hermanngöringswerke à Hagondange ou nous trouvons près de la gare à louer un appartement de quatre pièces.
Ma soeur et moi. après un examen passé à Baddürkeim en Allemagne, sommes admises à la"Lehrerinnenbildungsanstal " (Ecole Normale) à Metz.
Tante Marie, soeur de maman, vit à Metz avec Roger et Claude, tandis que son époux Victor est à Lunéville avec Denise et Désiré. Oncle Victor à Lunéville est "passeur" , c'est à dire, il aide à déserter les jeunes gens qui ne veulent pas rester chez les Allemands.
Tout cela est très dangereux et risqué. S'ils sont découverts, ils sont fusillés, sans pitié.
La débâcle
Courant 1944 à Metz, réveillées presque chaque nuit, nous allons dans les abris militaires du rempart Paixhans, dont les entrées sont près de la porte des Allemands. Metz est bombardé. Finalement, l'école ferme et les professeurs allemands retournent chez eux.
c'est la débâcle. Le commencement de la fin!!
En septembre 1945. cinq ans après le début de cette histoire, nous sommes de nouveau évacués à Hagondange. Rassemblement devant la gare, les autorités allemandes nous ordonnent de quitter immédiatement nos maisons sans nous indiquer l'itinéraire à suivre. Sur la Place du marché, un autre rassemblement pour le départ, mais dans quelle direction aller? Finalement, nous suivons la majorité qui se dirige vers Ay-sur-Moselle. A pied, on poussait respectivement une bicyclette où nous avions attaché quelques piètres bagages.
Nous passons le pont de la Moselle pour une première étape à Ennery. Il pleut. Nous sommes fatigués. Nous avons faim! Le lendemain, direction Flévy. Ma soeur rencontre au fond d'une grange un coq et une poule qu'elle tue à coups de pied. Nous poursuivons la route pour nous arrêter à Beltelainville, où nous nous abritons dans une cave, car toute la journée on tire des "Schrabnels" qui explosent en l'air et risquent de nous blesser. Là, nous sommes une trentaine de personnes rassemblées. Ma mère prépare pour nous deux, les volailles et nous prenons un repas chaud. Le lendemain. direction Altroff où nous restons deux nuits. Puis nous partons à Aboncourt où nous logeons dans une grande maison au milieu du village, sur la grand-rue. Là, nous avons une cuisine et une chambre pour nous. Le curé de Mondelange, logé au presbytère s'occupe de nous. Avec lui, nous arrachons des pommes de terre dans un grand champ où nous assistons de très près au bombardment du tunnel de Kédange où se trouve la grosse Bertha. Nous avons très peur.
Une autre fois, me trouvant à la porte d'entrée de notre maison, non loin du village, des wagons de munitions sont bombardés, et par la pression d'air. Je suis projetée au fond du couloir. Heureusement plus de peur que de mal! Ma soeur et moi allons faire les courses à Vigy où i1y a des files d'attente interminables pour avoir un peu de pain. Là aussi, il y a un bombardement et onze personnes d’Hagondange sont tuées. Plus d'une fois, nous sommes surprises en route par de petits avions qui tirent sur tout ce qui bouge. Nous abandonnons nos bicyclettes au milieu se la route pour nous cacher dans des fossés et derrière les buissons. Ainsi est tué par une mitraillette Pascal Boé d'Hagondange.
Dans la maison que nous occupons, il y a aussi des soldats allemands qui sortent pour aller poser des mines de ce côté-ci de la Moselle, en pensant que cela pourrait arrêter les Américains. Et la guerre continue. Un jour, dans notre cave, il y a le "Gefechttstand" ( P.C.) du front où nous apprenons les toutes dernières nouvelles du front. Les Américains sont à Kédange. C'est tout près. A midi, une attaque. La table est mise pour le déjeuner, et voilà le premier obus qui tombe sur l'arrière de la cuisine. Nous dégringolons à la cave, de la route entrent les premiers blessés. Un médecin militaire s'en occupe. Dehors, c'est le combat! Obus après obus éclatent. On amène une fille gravement blessée: une jambe arrachée.
Le médecin demande de l'eau et une personne courageuse pour lui aider. Personne ne bouge. Finalement, c'est maman qui se présente.
Le médecin opère, la fille hurle, nous pleurons et prions. C'est atroce, et pourquoi tout ce carnage?
La libération
Des civils et des militaires se réfugient pêle-mêle dans notre cave voûtée où nous sommes plus ou moins en sécurité. Vers le matin, une accalmie. Les derniers Allemands fuient avec ce qui leur reste de munitions et de voitures. L'un d'eux, assis sur nos escaliers déclare: "Ihr habts jetz gut, ihr könnt sagen ihr seid Franzosen" (Vous avez de la chance, vous pouvez dire maintenant que vous êtes Français)
Toute la journée, C'est calme, ainsi que la nuit suivante. Enfin nous pouvons nous reposer un peu. Au-dessus de nous, plus de cuisine, elle est soufflée. Dans la chambre, les vitres cassées, portes ouvertes, tout est sens dessus, dessous. Sur mon oreiller, je trouve un grand éclat d'obus. Même jusque dans un paquet de pâtes, nous trouvons de petits éclats d'obus.
L'arrivée des Américains
Ce matin, les premiers chars américains entrent au village.
Nous sommes tellement fatigués que nous pouvons manifester notre joie d'être enfin libérés. La guerre va être finie. Tendant deux jours, d'énormes chars défilent, se dirigeant vers Ebersviller, direction
l' Allemagne. Les quelques militaires allemands restés au village sont faits prisonniers par les Américains.
Deux jours après, la caravane de la presse du front stationne devant chez nous. Ma soeur et moi avons le privilège de la visiter. Les Américains nous offrent des boîtes de conserves de toutes sortes ainsi que de belles couvertures en laine.Elles nous serviront plus tard à faire de jolis manteaux.
Après une dizaine jours, plus de tanks, plus de militaires et nous songeons au retour chez nous.
Entassés comme des harengs sur des chariots tirées par des chevaux, nous retournons vers Ay-sur-Moselle. Plus de pont, alors nous traversons un pré miné pour atteindre la Moselle où un radeau nous fera traverser, chacun son tour.
Arrivés à la maison à Hagondange, malédiction! plus de chambre à coucher, détruite par un obus. c'est vraiment la série! A la mairie, on nous attribue un autre logement de 4 pièces sur la place du marché où nous nous installons définitivement.
7 février 1995.
Marie-Antoinette OTT née FUSS
Née à Ormersviller le dimanche 1 janvier 1928
Décédée à Montigny-lès-Metz le mercredi 4 février 2015 à l'âge de 87 ans
