Rapports entre les toponymes se terminant en
"-viller "comme Hottviller, et le monde gallo-romain.
A la page 18 de son " Répertoire archéologique des arrondissements de Forbach et de Sarreguemines", le Dr E. Linckenheld écrivait en 1932 : " Les noms de lieux se terminant en "-viller" posent un des problèmes les plus controversés de la toponymie ".
Les uns leur confèrent une origine gallo-romaine, les autres les font remonter seulement à l'époque des grandes invasions. Il existe dans le Bitcherland plusieurs villages possédant un nom avec cette terminaison "-viller", dont Hottviller. Répondent aussi à ce critère : Ormersviller, Bettviller, Nousseviller, Reyersviller, Bousseviller, Hanviller, Roppeviller, Loutzviller et Eschviller. Qu'en est-il de cette controverse en ce qui les concerne et qu'en est-il de Hottviller en particulier ?
Les localités en "-viller"
Pour les deux premiers, Ormersviller et Bettviller, des emplacements de sites gallo-romains particulièrement nombreux pour Bettviller ( une quinzaine ), ont été repérés sur les bans communaux, jouxtant parfois le village et même des traces, fragments de "tegula" et d'imbrex" ont été trouvés "intra-muros". Seul le bâti ultérieur des lieux empêche d'approfondir la question. A Ormersviller par exemple, tuileaux et tessons de poterie gallo-romaine ont été découverts lors de la construction d'une maison en bordure de la route menant à la chapelle St Joseph. A Bettviller de même, à la faveur d'une construction au lotissement, une sépulture à incinération a été mise à jour et des tuileaux épars ont été trouvés dans les jardins ou les vergers entourant les maisons. Cette sépulture était-elle isolée ou faisait-elle partie d'une nécropole ? Là encore le bâti des lieux empêche d'en savoir davantage. Est-elle en rapport avec la stèle de Belatulla trouvée à Urbach sur un terrain ayant appartenu à un habitant de Bettviller?
Carte géologique d'une partie du Pays de Bitche. Implantation des sites romains découverts.
Ces noms de Belatulla et de Cosilus son père, comme l'avait bien noté F. Petry (2), sont d'origine gauloise.
Or précisément c'est à Bettviller (villa n° 64) qu'ont été trouvés un fond de vase sigillé et qui portait le graffiti :"Carant (ivs) F (ecit)", daté de la deuxième moitié du lle siècle, ainsi qu'un tesson de sigillée ornée provenant de l'officine de Mittelbronn de Saturninus Sato (2ème tiers du llème siècle), et plusieurs tessons de la poterie d'Argonne du IVème siècle.
Ces découvertes appellent deux remarques, d'une part sur la durée de l'occupation gallo-romaine des lieux, du Ilème au IVème siècle au minimum et d'autre part sur ce nom de Carant (ivs) qui pourrait aussi être Carant (us) signalé par Forrer (3) comme le nom gaulois d'un potier de l'officine de Heiligenberg dans la vallée de la Bruche ; d'autant plus qu'un autre Carantus a été signalé à Sion (Meurthe & Moselle) et une Carunta au camp celtique de la Bure à St Dié (Vosges) sur une stèle funéraire portant l'inscription " DM Caranta Conditi filia"," Aux dieux mânes de Caranta fille de Conditus " (4).
Ces découvertes concourent à confirmer qu'une bonne partie de la population médiomatrique, au moins dans les campagnes, tout en s'étant adaptée à la civilisation romaine dans ce qu'elle avait de matériel, mais étant d'origine gauloise, avait conservé ses racines celtiques.
Les deux noms de villages suivants : Nousseviller et Reyersviller, se sont également révélés positifs.
Si à Nousseviller à ce jour un seul site a été détecté comportant des débris de terre cuite, restes de ce qui aurait pu être un four (potier ou tuilier ?), en revanche à Reyersviller trois sites situés en forêt de Lemberg ont été découverts dont un comportant un hypocauste et un autre un sanctuaire, comme en témoignent les éléments de sculpture que nous y avons trouvés: à savoir deux fragments de membres humains dont un chaussé d'une bottine, d'autre part la partie supérieure d'une face humaine avec les yeux, le sommet du nez et le front surmonté en partie d'une chevelure bouclée du plus bel effet, enfin une tête de sanglier dont il manque la partie inférieure, celle où figurait sans doute la main du dieu Vosegus comme sur celle d'Uttenhoffen, du musée de Niederbronn5, dieu Vosegus ignoré du Panthéon gréco-romain, dont le culte semblait localisé à la partie Nord-Est de la Gaule chez les Trévires, les Triboques et les Médiomatriques.
Si notre étude se bornait à ces quatre villages la cause semblerait entendue, hélas il n'en est pas de même pour les quatre suivants. Les bans de Bousseviller, Hanviller, Roppeviller et Loutzviller se sont révélés stériles. Certes trois d'entre eux sont situés dans le pays boisé au relief plus accentué, qui d'une part est moins propice à la culture donc à l'implantation de villas rustiques et qui d'autre part rend la prospection plus difficile et les découvertes plus aléatoires. On notera cependant qu'en ce qui concerne Roppeviller, à défaut de villa gallo-romaine, le bas relief du " Dianasbild " ainsi qu'un dépôt monétaire découvert en 1846 à proximité ®, montrent que les romains n'étaient pas totalement absents.
Le cas de Loutzviller est différent, il est situé en pays ouvert et les bans des villages qui l'entourent :
Schweyen, Breidenbach, et Eschviller ( villas n° 15 et 102), se sont révélés positifs. L'absence à ce jour de site gallo-romain doit-elle être attribuée à la petitesse du ban, à une prospection trop succincte, trop épisodique, peut-être une villa gît-elle sous le village ? La question reste posée d'autant qu'il y a trois ou quatre ans, j'avais trouvé un fragment de tegula dans un remblai d'ornière de chemin forestier, mais je n'ai pu en déterminer la provenance.
Les lieux-dits en "-viller"
Par ailleurs, il faut noter qu'à côté des villages a terminaison "-viller" il existe des lieux-dits possédant cette désinence et qui se sont révélés souvent particulièrement intéressants. A Epping existe un "Lutzwiller" où dans les taupinières ont été trouvés du tuileau et un fragment de poterie sigillée, de même qu'à Enchenberg au lieu-dit Efviller ainsi qu'à la Frohmühl aux environs du bois de Derviller, deux sites ont été repérés. Quant au pré d'Anviller près d'Obergailbach, c'est une nébuleuse de quatre villas gallo-romaines qu'il recèle. Sans oublier à Schweyen, le lieu-dit Berweiler, où René Buchheit a ramassé une monnaie de Constantin le Grand, gisant parmi des morceaux de tuiles romaines.
Si on consulte une carte on voit que les cinq sites cités sont situés dans le pays ouvert mais dès que l'on aborde le pays boisé, sans doute pour les raisons exposées plus haut, à la côte de Woustviller près de l'Ochsenmühle, comme à Prunkweiler à Schorbach, nous n'avons pas trouvé trace de site gallo-romain.
Hottviller
Or Hottviller situé sur la rive droite de la Schwalb, en partie au fond d'une vallée étroite, en partie sur des pentes raides au sol plus ou moins sableux, occupe une position intermédiaire entre le pays ouvert et le pays franchement boisé, situation donc relativement peu propice à la présence d'un site gallo-romain.
Et cependant, Laurent Bichler dans une note intitulée "Hottviller et ses trésors archéologiques perdus" signale qu'au début de ce siècle, près de la fontaine" Tränk", joliment restaurée par la municipalité au lieu-dit"Erbsenberg", on pouvait encore distinguer deux figures sculptées sur un rocher. Etaient-elles gallo-romaines ? Elles ont dis-paru, soit ensevelies par les coulées de terre de l'Erbsenberg, soit entraînées par les eaux lors de fortes pluies, avec le rocher qui les portait.
On m'avait d'ailleurs autrefois parlé de l'existence en ces lieux d'un hypothétique couvent disparu. Or l'expérience m'a prouvé que cette légende du couvent disparu, agrémentée souvent d'une histoire de cloche, parfois même en or, cachée dans la source ou le puits voisin par les moines ou les nonnes, indiquait comme par exemple à Volmunster au Klosterkopf dans l'Abtissenbusch, la présence d'un établissement gallo-romain.
Quoi qu'il en soit, toujours selon L. Bichler, il existerait un "mur des Romains" au lieu-dit Bitscherbach.
Or cette fois il ne s'agit plus de légende, il a découvert à cet endroit de nombreux fragments de tuiles gallo-romaines dans le ruisseau. Il faut donc envisager en amont la présence d'un site gallo-romain.
La présence romaine enfin sur le ban de Hottviller est attestée encore par deux anciennes découvertes que Linckenheld mentionne dans l'ouvrage cité au début de cet exposé. La première est un bas relief représentant une femme au torse nu, autrefois emmurée dans une maison du village et aujourd'hui disparue. Elle aurait été découverte au Nassenwald (où passait une voie romaine) par Joseph Muller en 1831, en cultivant un champ de son beau-père Jean Fey. Ramenée au village, elle aurait été depuis placée devant son habitation. On n'en sait pas plus, ni comment elle a disparu, ni où se trouvait la maison qui l'abritait.
Linckenheld précise seulement qu'elle a été décrite et dessinée par
Boulangé dans Austrasie 1859, p.617. J'ai pu grâce a l'amabilité du directeur du lycée St Augustin, me procurer une photocopie de ce dessin, reproduit ici.
Comme on le voit le dessin est assez fruste. Il s'agissait d'une stèle en pierre de grès rouge, mesurant 1 m de hauteur totale sur 50 cm de largeur pour 0,25 m d'épaisseur. Elle présente une femme debout dans une niche peu profonde. Elle porte sur le bras gauche replié un objet trop indistinct pour être défini. Le bras droit est pendant, légèrement étendu vers la droite. La hauteur du personnage est de 0,80 m.
Le haut du corps est nu jusqu'à la ceinture, les cheveux tombent en arrière sur les épaules. Elle porte une longue jupe traînante couvrant les pieds, sur laquelle retombe jusqu'à la hauteur du genou seulement, une draperie gracieusement jetée sur les hanches qu'elle enveloppe complètement. La pose et la disposition des détails rappelleraient le style du lème ou du Il ième siècle. Boulangé dixit.
0,50
L'absence d'inscription, le manque d'attributs caractéristiques ne per-
mettent pas d'attribuer à une divinité précise cette représentation.
Il n'en est pas de même pour la seconde découverte : une statuette en bronze que décrit Hans Flurer ancien notaire à Rohrbach, dans " les Cahiers Archéologiques d'Alsace " 1928-29,
p. 146. Cette découverte remonte à 1869. Elle fut réalisée par Jean Fodé dans un champ de la ferme du Nassenwald, près d'un chemin pavé conduisant à un amoncellement de pierres de taille !!
Dans les parages furent trouvées également des monnaies
romaines dont une paraît être à l'effigie de Marc Aurèle ou de son fils Commode, dit encore Flurer.
La photographie de cette statuette, ici représentée, figure incontestablement une divinité solaire en l'occurrence le dieu Sol, celui représenté sur tant de monnaies, de petits bronzes, sous le vocable "Deo Soli invicto". Il en a l'attribut principal, la couronne solaire rayonnante à cinq branches, le même nombre que sur celle representée par Forrer dans " "'Alsace romaine" à la page 165. Sauf qu'ici les rayons sont beaucoup plus courts. Nous ne savons pas si le dieu tenait quelque chose en sa main droite légèrement mutilée.
Flurer qualifie le style de la statuette ( hauteur 11 cm, poids 105 gr) de barbare, disons qu'il n'est pas académique, l'objet étant sans doute de fabrication indigène.
Ainsi Hottviller, en dépit de sa situation géographique et même géologique défavorable, se révèle riche d'un passé gallo-romain conséquent, comme nombre d'autres villages ou lieux-dits du Bitcherland, aux noms finissant par la terminaison "-viller". Faut-il pour autant en conclure que tous les villages ou lieux-dits dans ce cas
sont d'origine gallo-romaine? Une conclusion plus nuancée s'impose à mon avis. La terminaison "-viller" est un indice important pour la recherche archéologique. Dans de nombreux cas en se basant sur elle, nous avons découvert en particulier pour les lieux-dits, des sites gallo-romains auparavant inconnus et les cas qui se sont révélés jusqu'ici négatifs ne doivent pas décourager les chercheurs.
"Sur le métier cent fois remettez votre ouvrage"
"Perseverare diabolicum semper non est " 8
André Goret, Volmunster
Notes et bibliographie
(1). F. Petry : Le pays de Bitche, N° 10, p. 55-56
(2). " " "
(3) Forrer :L'Alsace romaine, p.115
(4) Société Philomatique Vosgienne: Aspects de la religion celtique et gallo-romaine dans le Nord-Est de la Gaule, p. 11, Monuments funéraires.
(5) Georges Eriau : Bulletin de la Société d' Histoire et d'Archéologie de Niederbronn, n° 11, Tome III, p.54
(6) Emile Linckenheld: archeologisches Repertorium der Kreise Forbach und Sarreguemines.
(7 )La photocopie des Cahiers Alsaciens m'a été procurée par F. Petry.
(8) Autrement dit: Il est diablement recommandé de toujours aller au bout de ses intentions
