En septembre 1987, Georges Fink, petit-fils de l'ancien propriétaire du Moulin d'Eschviller, adresse à la Mairie de Volmunster (Moselle) la photocopie de notes rédigées en écriture gothique ancien (Spitzschrift) pendant la guerre de 1914 à 1920.
Ernest Meyer, secrétaire de Mairie, retraité à Haspelschied, a transcrit ce texte en respectant le style de l'intéressé. Nous l'en remercions très vivement.
Guerre mondiale 1914-1920
Les réquisitions.
Comment cela s'est-il passé ? Tout a été confisqué. Perquisitions par l’armée. Tous nos enfants sont mobilisés, beaucoup sont portés disparus et ne sont jamais revenus.
Les prix flambent
Tout était cher. Une livre de beurre coûtait au départ 5 marks, puis son prix est monté jusqu'à 12 marks. Sur ordre écrit des autorités, mon fils Heinrich a dû payer 20 marks pour pouvoir apporter son aide et éviter d'être enrôlé dans l'armée, contrairement à tant d'autres de mes frères ! Nous étions exploités; ils nous ont pris notre bétail et ont provoqué la misère.
Au début, on avait les chevaux pour une bouchée de pain !
Un cheval acheté à 800 marks au début de la guerre coûte aujourd'hui 6 000 marks, voire plus.
Au début de 1918, si quelqu'un achetait des œufs ou du beurre à prix d'or et se faisait prendre par la police, on le lui confisquait sans rien lui donner en échange. Il préférait les consommer lui-même, tant la faim et la malhonnêteté étaient répandues. Tout était hors de prix et la fraude était monnaie courante. Le pain était noir, et les fruits, comme tous les autres produits, coûtaient une fortune. 60 marks le quintal de blé chez Molzer à Breidenbach après la guerre.
La nourriture était rare.
Le désespoir nous accablait et nous devions chercher de quoi manger : la faim était omniprésente. L’huile et les graisses coûtaient jusqu’à 20 marks le litre ! De nombreux moulins étaient fermés ! Les contrôles se sont durcis. Aujourd’hui, plusieurs moulins vendent la farine entre 3 et 4 marks la livre.
Les matières premières et la main d’oeuvre manquent
Parfois, même les vêtements les plus raffinés sont faits en papier. En 1918, j'ai équipé l'atelier de notre moulin uniquement de courroies entraînées par du papier. La main-d'œuvre était rare. De nombreuses terres restaient en friche. J'avais perdu toute motivation au travail ; tout devait être livré, et de plus mal payé !
Les matières premières et la main d'oeuvre manquent.
Un homme qui travaillait pour les particuliers, un artisan comme un maçon, demandait 1,50 mark de l'heure, plus les frais. Une paire de chaussures en cuir coûtait 110 marks et la nourriture, qui revenait normalement à 12 marks, était également disponible. Un porcelet coûtait 150 marks.
Le rationnement.
Nos vêtements ont été confisqués par ceux qui servaient dans les champs. Il ne restait plus un seul sac ! On annonça à chacun sa ration alimentaire. Des ordres stricts de l'administration, le silence absolu, tout était étouffé, plus personne n'avait d'argent. L'échange de la vieille monnaie de cuivre a été supprimé; les pièces de remplacement ne valaient rien.
Une cigarette coûtait 12 pfennigs ; il n'y avait plus de tabac.
On fumait la pipe avec du perlot ( mauvais tabac) ou autre chose.
La fin de la guerre.
Finalement, le mécontentement s'installa également en Allemagne. Les soldats ont cessé les combats ! La chance n'était plus du côté de l'Allemagne. Après l'intervention américaine, la puissance allemande a été brisée! Le Kaiser s’est enfui aux Pays-Bas, laissant le pays sans ressources. Un armistice a été conclu à la condition que l’Alsace, la Lorraine et toute la rive gauche du Rhin soient occupées par des troupes étrangères – françaises, américaines et de toutes nationalités .
L'entrée des troupes à Volmunster.
Le 20 novembre 1920, les troupes françaises sont entrées à Volmunster. Elles furent accueillies avec faste; tous se réjouissaient de l'arrivée des Français!
La grande déception.
Nous nous sommes terriblement trompés. Dès lors, personne avait le droit de quitter son domicile sans autorisation.
Nous étions coupés du Palatinat. Aucun voyage ni commerce n'était possible. Les Prussiens édictaient leurs lois pour nous, et les Français nous les imposaient.
Presque tous les Allemands ont été expulsés sans raison. Chacun devait prouver l'origine de son père. Pour pouvoir rester il fallait que le père soit né en Moselle ou en Alsace
Les prix s'envolent à nouveau.
La spéculation se poursuivait ; il fallait payer 10 francs le litre de vin à Bitche. Les moulins étaient de nouveau exploités, comme chez les Allemands. Le prix de la farine a chuté.
Plus aucune vente à l’Allemagne. Des douaniers français étaient postés à la frontière du Palatinat. Les marchandises en provenance du Palatinat étaient confisquées et certains contrevenants étaient sévèrement punis. Le 20 février 1920, à Deux-Ponts, un franc valait jusqu'à 8 marks. Des chevaux ont été payés 200 000 marks dans le Palatinat.
Un maçon était payé 40 marks par jour, ici en Lorraine, 10 francs et plus ! Un porcelet de cinq semaines coûtait 150 francs et plus !
C'était la même chose à la frontière suisse, où le franc ne valait que 40 centimes. Les marchandises étaient toujours plus chères. L'importation de denrées alimentaires était strictement interdite. Aujourd'hui encore, on ne pouvait transporter ni farine ni fruits sans autorisation.
Le commerce illicite avec l'étranger est toujours monnaie courante ; les Juifs et leurs sympathisants en profitent. Le bois est très cher, 50 à 60 francs le stère. Gare à celui qui osait les contredire ! Le foin et la paille sont hors de prix. La farine de maïs, dont 75 kg coûtaient environ 3 marks, coûte maintenant jusqu'à 15 ou 16 francs.
Dès l’entrée des troupes françaises sur leur sol, les mairies d’Alsace et de Moselle ont reçu l’ordre d’établir des cartes d’identité provisoires, distribuées à la population selon des critères héréditaires. L’idée émanait de l’abbé Wetterlé (1861-1931), membre de la commission « Alsace-Lorraine » qui siégeait à Paris durant la guerre.
La population des anciens territoires annexés fut ainsi classée en quatre catégories, selon son ascendance. Une politique d’épuration fut mise en place par les autorités françaises à travers des commissions de triage.
Les 4 catégories de cartes
Un arrêté du 14 décembre 1918 établit quatre modèles de cartes d’identité :
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• La carte A, avec bandes tricolores, était délivrée aux Alsaciens-Lorrains ayant eu la nationalité française avant 1870 ou à ceux dont les parents ou grands-parents avaient été dans ce cas. Ils étaient réintégrés de plein droit dans la nationalité française mais devaient néanmoins en faire la demande en mairie.
• La carte B, avec deux bandes bleues, était remise à ceux dont l’un des parents était de descendance étrangère en dehors des pays ennemis.
• La carte C, avec deux bandes rouges, concernait ceux dont les parents étaient nés dans des pays alliés ou neutres.
• La carte D, sans bande, était attribuée aux étrangers originaires des pays ennemis et à leurs enfants, même nés en Alsace-Lorraine. Considérés comme indésirables, les titulaires de cette carte durent quitter le pays.
Cette ségrégation engendra des situations douloureuses, en particulier au sein des familles mixtes.
Les commissions de triage
Établies dès le 2 novembre 1918, elles étaient chargées de l’examen, au cas par cas, des Alsaciens et Lorrains signalés comme suspects, en raison de leurs sentiments germanophiles, leurs propos ou leur attitude pendant la guerre.
Il s’en créa une par arrondissement (1er degré) et une par département (2e degré).
Les commissions départementales devaient également s’occuper du sort des Alsaciens-Lorrains internés en France et assurer leur retour.
Les commissions de triage étaient composées de civils, sous l’autorité d’un officier. Ce n’était pas des juges assermentés et ils n’étaient pas responsables de leur jugement. La décision finale revenait aux commissaires de la République (il y en avait trois : à Strasbourg, à Colmar et à Metz.
On leur reprocha rapidement l’arbitraire des procédures et la disproportion des peines prononcées : mutations, suspensions, expulsions, séquestre des biens…
En Moselle, 30 000 personnes ont été expulsées vers l’Allemagne, entre décembre 1918 et octobre 1920.
Ces « tribunaux » furent officiellement supprimés le 27 octobre 1919.
Joseph Antoine Sprunck
Sources:
- Article du RL
- Journal de Georges Adam Fink
