Le mardi 11 novembre 2025, la Nation a rendu hommage à tous les morts pour la France lors de la cérémonie du 107e anniversaire de l’armistice de 1918. Cette journée de mémoire et de cohésion nationale a notamment été marquée par un hommage aux Alsaciens et Mosellans tombés pendant la seconde guerre mondiale.
La commémoration s'est déroulée en plusieurs temps, à Paris. Le président de la République, Emmanuel Macron, s'est d'abord rendu aux Invalides, accompagné par le Premier ministre, Sébastien Lecornu, la ministre des Armées et des Anciens combattants, Catherine Vautrin, ainsi qu'Alice Rufo, la ministre déléguée. Il y a dévoilé une plaque en mémoire des Alsaciens et Mosellans tombés pendant la seconde guerre mondiale et des incorporés de force dans la Wehrmacht, l'armée régulière allemande. Cet hommage vise en effet à « enseigner la tragédie des malgré-nous, formulée lors des 80 ans de la Libération de Colmar, le 2 février 2025 », précise l'Élysée. Emmanuel Macron a échangé avec six anciens soldats concernés.
Malgré-nous, mémoire fantôme pour destins tragiques
L’histoire des malgré nous doit se lire dans le cadre plus général de l'histoire de l'Alsace-Moselle de 1870 à 1945.
Ce cadre explique en grande partie les choix dramatiques auxquels nombre de familles alsaciennes et mosellanes, d'hommes en particulier, furent confrontés.
L'Alsace-Moselle nazifiée de force
Alors que rien dans les clauses de l'armistice signé le 22 juin 1940 ne mentionne une modification du statut juridique de l'Alsace et de la Moselle, ces terres toujours françaises en droit international sont annexées de fait par le lIle Reich. Les rares protestations du régime de Vichy ne sont même pas rendues publiques ou publiés dans les textes officiels, abandonnant ces régions et leurs populations à leur sort!
L'Alsace avec le pays de Bade vont former le Reichsgau Oberrhein (Rhin supérieur), tandis que la Moselle, avec le Palatinat et la Sarre, vont former le Reichsgau Westmark (les marches de l'Ouest). À la tête de ces deux nouvelles provinces sont nommés respectivement les Gauleiter Wagner et Burkel. Wagner est un nazi de la première heure, qui a participé à la tentative de putsch menée par Hitler à Munich en 1923. C'est l'un des rares dignitaires nazis à tutoyer le Führer.
Dès juillet 1940, les Alsaciens évacués en septembre 1939 sont « invités » par les autorités allemandes à rentrer chez eux. Beaucoup le font, inconscients pour la majorité que les Allemands de 1940 n'étaient pas les Allemands de 1870. Bien sûr, cette invitation exclut les juifs, les socialistes, les communistes, les syndicalistes, les fonctionnaires francophones.
Très vite, le Gauleiter Wagner décide, non pas « simplement » de (re)germaniser l'Alsace mais bel et bien de la nazifier. La mise au pas est rapide, brutale et radicale. Le français est interdit. Tout ce qui rappelle la France, la culture française, la République française est banni : les ouvrages français, les documents français officiels (carte d'identité par exemple) doivent être détruits, les noms prénoms des familles, des communes, des rues sont germanisés. Ecouter une autre radio que les radios allemandes est interdit les sanctions sévères. Seuls les arts officiels ont droit de cité : « Hinaus mit dem welsch plunder » (dehors tout le fatras français) est le slogan d'alors. Même le port du béret interdit. Pour bien marquer l’annexion, les nazis construisent en Alsace le seul camp de concentration en France, le sinistre camp de Natzweiler - Struthof. 52 000 prisonniers y ont été internés, 17 000 à 22 000 y ont trouvé la mort.
Plus terrible encore est le sort réservé aux enfants et aux adolescents. Le 8 mai 1941, devant la réticence des Alsaciens à intégrer volontairement le service du travail (der Reichsarbeitsdienst - RAD), celui-ci devient obligatoire. Neuf classes d'âge pour les garçons et quatre pour les filles sont concernées dans un premier temps par le RAD, soit environ 70 000 jeunes hommes et femmes. L'incorporation dans la jeunesse hitlérienne (Hitlerjugend - HJ), dans bien des cas, est effectuée par un responsable nazi local, mettant le jeune et la famille devant le fait accompli. Pour les jeunes ainsi embrigadés, on peut parler d'antichambre de la Wehrmacht.
L'incorporation de force
Quinze mois plus tard, le 25 août 1942, est décrétée par Wagner l'incorporation de force dans la Wehrmacht. Cette incorporation est l'ultime étape du processus d'intégration de l'Alsace au Ille Reich : il est décidé dès le 9 août 1942 l'attribution de la nationalité allemande aux futurs incorporés de force, au nom de raisons raciales faisant des Alsaciens des Volksdeutsche.
Ainsi sont contournées les règles du droit international et les clauses de l'armistice de juin 1940, puisque ce ne sont plus des Français, mais des Allemands qui sont enrôlés (malgré-eux) dans la Wehrmacht. Dans un premier temps l'Ober Kommando der Wehr-macht, jugeant les Alsaciens peu fiables, s'était opposé à cette incorporation. Mais, pour pallier les pertes subies par la Wehrmacht, notamment sur le front de l'Est, il lève son interdiction dès décembre 1942.
Ainsi 103 000 Alsaciens et 31 000 Mosellans ont enrôlés de force dans la Wehrmacht, pafois même dans la Waffen-SS.
30 000 ont été blessés, 10 000 sont restés invalides, 30 000 à 40 000 sont morts. Entre 11 000 et 20 000 malgré nous sont portés disparus et 12 000 incorporés de force auraient disparu dans les camps soviétiques.Considérés comme des traîtres les survivants subissent l'opprobre populaire, l'épuration, parfois même les procès après la libération. Les malgré-nous sont des victimes tragiques oubliées du récit national de la seconde guerre mondiale.
Les mesures coercitives se multiplient, devant la résistance des Alsaciens. Le 10 septembre 1942 est prise la décision de transplanter à l'intérieur du Reich les familles des conscrits qui ne donnent pas suite à la convocation sous les drapeaux. Au printemps 1943, la multiplication des incidents lors de l'incorporation entraîne une intensification de la répression. Le 19 juin 1943, le haut commandement allemand met en place des dispositions spéciales à l'égard des Alsaciens mobilisés : suppression des permissions, théoriquement emploi exclusif sur le front de l'Est, interdiction d'accéder aux services de transmission et à l'aviation.
Le 20 août 1943 entre en vigueur une circulaire codifiant le transfert (die Umsiedlung) des familles de réfractaires vers les territoires conquis à l'Est. À l'automne 1943, la mobilisation est étendue aux classes 1908 à 1913, obligeant ainsi soldats et officiers alsaciens ayant combattu en 1939-1940 contre Allemagne à se retourner contre leur patrie. Certaines classes seront même versées dans la Waffen SS sans leur accord.
Le 1er octobre 1943 est prise une ordonnance prévoyant la déportation à l'intérieur du Reich des familles de déserteurs (Sippenhaft) avec incitation à la délation. Le gouvernement de Vichy officiellement se tait et ses (très) rares remarques à l'attention du gouvernement nazi et de l'armée allemande ne sont pas publiées, au nom de la politique de collaboration.
Le drame des camps russes de prisonniers
Au drame de l'incorporation de force va s'ajouter le drame des camps russes de prisonniers. De nombreux malgré-nous désertent sur le front de Est et se rendent aux soldats soviétiques. Mais la singularité de leur situation n'est pas comprise. Comme les autres prisonniers, ils se retrouvent confrontés à la dure réalité des camps soviétiques : ils sont majoritairement regroupés dans le camp de Tambov, à 400 km au sud-est de Moscou. Les conditions de survie dans le camp de concentration sont épouvantables et la mortalité effrayante. Le débarquement du 6 juin 1944 permet certes à 1 500 hommes de quitter le camp le 7 juillet 1944 pour rejoindre l'Afrique du Nord, mais c'est le seul convoi avant la capitulation allemande. Les prisonniers peuvent servir de moyen de pression pour Staline et les autorités françaises libres, soucieuses de ne pas compromettre leurs relations avec Moscou, ne font pas du sort des malgré-nous une priorité. À la fin de la guerre, le rapatriement s'opère lentement : sept convois seulement arrivent en 1945, d'autres suivent en 1946 et en 1947, le dernier prisonnier ne rentre qu'en 1955. Au total : 40 000 malgré-nous ont été tués ou portés disparus.
Plus de 30 000 ont été blessés, dont 10 000 grièvement. L'Alsace-Moselle, en cumulant les morts de mai-juin 1940, les morts des incorporés de force et les morts des campagnes de 1944-1945, a payé à la guerre et au régime nazi et ses complices vichyssois le plus lourd tribut de toutes les régions françaises. Depuis 1945, les Alsaciens et Mosellans incorporés de force dans l'armée allemande bénéficient des mêmes droits que les combattants ayant servi dans les formations de l'armée française, durant la seconde guerre mondiale ; ceci dans un geste de réconciliation franco-allemande.
II faut replacer l'histoire des malgré-nous dans le cadre plus général de l'histoire de l'Alsace-Moselle de 1870 à 1945. Il va de soi que sur le plan légal, et surtout philosophique et moral, il ne faut pas, on ne peut pas mettre les trois périodes, celle du Reichsland (1871-1918), celle du retour à la France (1918-1940), celle de la période nazie (1940-1945) sur un même plan. Malgré tous les drames, les séparations, les arrachements générés par les deux premières périodes, elles se plaçaient dans un cadre de droit international, un cadre de traités internationaux reconnus.
Elles furent aussi des périodes de ment économique, intellectuel. La période nazie est construite sur une approche raciale raciste, génocidaire, en violation de tous le traités de paix, d'armistice, en violation d toutes les règles internationales.
Jean-Joseph Feltz UNC 68
Une chape lourde de silence
Philippe Wilmouth, docteur en histoire, est passionné d'histoire locale depuis toujours. En 1989, il fonde l'Association pour la conservation de la mémoire de la Moselle en 1939-45. Puis il souhaite mettre à la disposition du public la collection d'objets, livres, documents qu'il se constitue au fil des ans. Grâce au soutien marqué du conseil municipal d'Hagondange, l'association gère aujourd'hui un très beau musée et un impressionnant centre de ressources documentaires qui accueillent près de 4 000 visiteurs par an, parmi lesquels 60 à 70 classes.
Spécialiste de la Moselle annexée, Philippe Wilmouth anime des conférences, a publie plus de 20 livres, participe à des documentaires.
Entretien:
La Voix du Combattant : D'où vous vient cette passion pour l'histoire locale, en particulier durant la période troublée de la seconde guerre mondiale?
Philippe Wilmouth : « Toute ma famille est mosellane. J'ai toujours eu une complicité particulière avec ma grand-mère, et je la faisais parler en lui montrant des vieilles photos. J'ai fait toute ma carrière en tant qu'enseignant en école maternelle, mais parallèlement je me suis consacré à l'étude de l'histoire de la Moselle annexée, j'ai fait des recherches, puis écrit un premier livre.
Aujourd'hui, j’ai passé un master, puis un doctorat d'histoire, je viens de finir mon 28° livre, et j'ai pris ma retraite, ce qui me permet de consacrer encore plus de temps à l'association et au musée. Cela fait 36 ans que cette passion m'occupe, que je récupère toutes sortes d'archives, que je chine, que j'achète, ou que je vais même récupérer chez les gens. Aujourd'hui, l'association commence à être connue, j'ai même pris des contacts avec les professionnels qui débarrassent les maisons, dans le cadre des successions notamment. Ils savent que l’association est intéressée, et c'est comme cela que nous sauvons parfois des cartons entiers d’archives privées qui sans cela, partiraient à la déchetterie. Des mannequins, des pièces d’uniformes, des livres et journaux d’époque, des archives de tout type, des fichiers tenus par l'administration du Reich, des photos, des plaques d'immatriculation, des panneaux de circulation, des manuels scolaires en allemand... Tout un patrimoine mémoriel qui nous permet d'enrichir les collections du musée et du centre de documentation.
La VDC : Malgré sa récente mise en lumière par le président de la République, le sujet des malgré-nous est inconnu par une grande partie de la population. Comment peut-on l'expliquer?
P. W. : D'abord parce que la Lorraine a une histoire qui n'est pas celle de la France. Nous ne sommes pas un département occupé, nous sommes un territoire annexé. C'est très différent. Dès le 6 juillet 1940, la police allemande prend position sur l’ancienne frontière de 1871. Le 1er décembre de la même année, la Moselle est rattachée à la Sarre et au Palatinat au sein du Gau Westmark. Les symboles français sont proscrits, même le port du béret basque est interdit ! Dans ce contexte, l'incorporation de force représente un tournant de l'annexion. Aujourd'hui encore, même localement, l'histoire des malgré-nous reste méconnue. Elle est ensevelie sous une chape de lourd silence. Il faut bien comprendre qu’à la libération, dans une même famille, l’un des garçon a fait sa guerre sous l'uniforme allemand, tandis que son cousin est mort au combat dans un maquis de résistants. Duquel parle-t-on, à votre avis, pendant les repas de famille?
La VDC : Cela signifie-t-il que la transmission de cette mémoire ne s'est pas faite, même à l'intérieur du cercle familial ?
P. W. : Bien sûr. Pour la très grande majorité des Français, les incorporés de force sont, au mieux, des lâches, au pire, des traîtres. Le procès de Bordeaux, qui juge le massacre commis par la division Das Reich à Oradour-sur-Glane, au sein de laquelle servent 13 Alsaciens incorporés de force, en est le meilleur exemple. Et nous le constatons aujourd'hui avec encore plus d'acuité.
Nous recevons de plus en plus de Mosellans, de la 2° ou 3º génération, qui arrivent paniqués au musée, avec des souvenirs et archives retrouvés lorsqu'il faut débarrasser la maison de famille pour la vendre dans le cadre d'une succession. Ces gens sont effarés en voyant des photos de leur père - ou de leur grand-père - avec un brassard, et ils demandent tous la même chose : « Est-ce que ça veut dire que mon grand-père était un nazi ? ». Et c'est nous, et notre fonds documentaire, qui les aidons à combler ce vide dans l’histoire familiale ».
Propos recueillis par Béatrice Gendron
Malgré-elles, les femmes aussi…
Environ 15 000 jeunes filles originaires d'Alsace et de Moselle, mais aussi des Belges et des Luxembourgeoises, auraient été incorporées de force dans des services auxiliaires voire même dans la Wehrmacht. Au gré des besoins en main d'œuvre du Reich, la période d'incorporation sous l'une ou l'autre forme passa de cinq mois (fin 1941) à plus de deux ans en 1945.
Leur situation a été longtemps ignorée. Le gouvernement nazi ne souhaitait pas heurter l'opinion publique allemande et le soldat féminin ne s'accordait pas avec la vision nationale socialiste de la femme, il a donc tout fait pour minimiser le rôle joué par les incorporées force au sein de l'armée. Dépourvues de livret militaire, elles ne pouvaient pas fournir preuve de leur enrôlement dans l'armée auprès de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre. Ce n'est que le 17 juillet 2008 qu'un accord d’indemnisation a été conclu entre Jean-Marie Bockel, alors secrétaire d'État aux Anciens combattants le président de la Fondation entente franco-allemande, gérante des fonds versés par autorités allemandes, au titre de dédommagement moral aux malgré-nous.
N.B. Quand on visite les communes, on constate que les monuments aux morts d’Alsace Moselle comptent le plus souvent plus de victimes de la guerre 39/45 que de celle de 14/18.
Sources: - La voix du combattant
- Philippe Wilmouth, fondateur de l'association pour la conservation de la mémoire de la Moselle en 1939-1945
à Hagondange