Qui était cet homme extrait de sa famille de 5 enfants le 17 août 1915 et arraché à la vie le 3 octobre 1916 ?
Quelques échos de l'histoire familiale m'en étaient parvenus dans mon enfance et ma jeunesse, rapportés par mon père Victor, ma tante Lucie et ma grande tante Marguerite, la plus jeune sœur de Daniel, devenue « Sœur Marie Corsini ». Ces souvenirs semblent auréolés de contours imaginaires, comme c'est souvent le cas dans les transmissions orales.
« Ainsi, Daniel aurait été un homme très fort à qui l'on chargeait trois sacs de ciment sur chaque épaule lors d'un pari à la forge de Petit Réderching. II avait une voix d'or, encore beaucoup plus sonore que celle de mon 1er ténor de père. L'un de ses supérieurs hiérarchiques de l'armée aurait affirmé qu'il était capable d'entretenir à lui seul toute une compagnie. Et d'après les dires, de sœur Corsinsi, c'est son courage qui l'aurait perdu le soir du 3octobre 1916, car ignorant la peur, il aurait sorti la tête de la tranchée pour inspecter les environs alors qu'un ennemi le guettait. Il lui était d'ailleurs apparu, la nuit, la tête bandée. »
Dans ses écrits je n'ai pas trouvé de trace de ces affirmations, mais j'ai regretté néanmoins de n'avoir pas pu décrypter que trop tardivement ses cartes. Car j'ai connu beaucoup de témoins directs des événements de l'époque, notamment ses enfants Jean-Pierre, Victor, ses sœurs Rosalie, Catherine et Marguerite, son ami et cousin par alliance, Jean-Pierre Spieldenner, appelé communément « Uremachers Schampier », qui s'était recueilli sur sa tombe et en avait fait une esquisse au crayon pour ma grand-mère Anne.
Quand ma tante Lucie, peu de temps avant sa mort en 1988 m'a transmis la boîte aux souvenirs de sa maman, je l'ai rangée en attendant d'avoir le temps et les moyens de décrypter ces textes écrits en « Spitzschrift ». Et c'est la découverte, sur le grenier de ma grand-mère maternelle d'un très ancien livre de classe de ma tante Stéphanie née en 1914, qui me permit de m'exercer au déchiffrage, puis à la lecture des précieux documents. Je me souvins alors d'avoir tracé dans mon enfance, à mon entrée à l'école allemande du temps de l'occupation en 1941 des séries de traits obliques et de courbes. Mais cet apprentissage ne dura guère, interdit par le « Führer » en 1942 quand il a appris que l'instigateur de cette écriture dont il avait quelques années auparavant ordonné la mise en pratique, que cet instigateur, un certain Sütterlin, était d'origine juive.
Quand j'arrivais à décrypter les documents, j'ai commencé à transcrire ceux qui étaient bien écrits, les mieux conservés, car certains avaient été rédigés dans des conditions peu favorables à la calligraphie. La transcription des documents et leur traduction en français m'ont pris des mois et deux hivers, une aventure passionnante qui me permit de suivre pas à pas, dans ses déplacements périlleux, à travers ses anxiétés, un homme que je sentais de plus en plus proche de moi. Jusqu'à recueillir à travers son ami Musa son dernier souffle tant appréhendé.
WORMS INCORPORATION ET CLASSES
17.08.1915. Le voici parti rejoindre son unité d'incorporation à WORMS, ville historique, sur la rive gauche du Rhin, à 150 km au Nord de Strasbourg, lieu de rencontre entre Charles Quint et Luther, villégiature pour les princes allemands
18.08.1915. Bien arrivé, 9 heures, tout va bien, mais des punaises à
profusion. Je ne peux pas encore envoyer d'adresse, nous ne sommes pas encore répartis. J'ai rencontré Helfer, il était comme fou quand il m'a vu.
Salutations, D Kirsch.
* Helfer est un camarade originaire de son village
19.08.1915. Adresse: Landsturm Mann Kirsch III Ersatz Komp. 5
Kaporalschaft - Inftr. Rgt N°118 Worms
*Recto sur l'image : j'ai un collègue de St Louis-lès-Bitche du nom de Lutz.
19.08.1915. J'ai passé au conseil de révision, tout est bien. La nourriture est bonne, poids : 70 kilos. Rien à redire à l'exception des punaises qui foisonnent. J'ai déjà fait le tour de toute la ville, sans permission. Helfer il était avec moi. Tout va bien.
*Annotations sur l'image : j'ai été moi-même dans la cathédrale. Pas de soucis pour moi, salue tous ceux qui me connaissent. Le père Helfer et sa femme viendront dimanche.
22.08.1915. Je reviens tout juste de l'Eglise représentée sur la carte. J'ai un employé de St Louis-lès-Bitche avec moi dans la chambrée, il s'appelle Lutz. Nous sommes devenus bons amis. C'est un employé de la verrerie. Sa femme viendra sans doute te rendre visite. Je plains certains vieux de ma chambrée, car nous sommes menés durement en service de campagne. Envoie-moi l'adresse du Jung et celle de Nicolas. Salue tous ceux qui me connaissent. D K
- Sur la photo : Cordiales salutations à mes enfants. Victor est-il obéissant ? Ecrit-il de nouveau, le »JUNG » ? (il s'agit du plus jeune de ses beaux - frères) Que devient Nicolas ? (L'aîné de ses baux-frères
- 23.08.1915
Service dur et sévère. De 6 à 8 semaines de campagne. Salue tout le monde.
Nous sommes dotés d'un fusil et de tout le nécessaire du soldat
-pas le temps d'écrire une lettre
25.8.15
Nous avons reçu la nouvelle garniture gris-vert, fusil et
baïonnette. Le service est terriblement dur, difficilement supportable. Je plains les vieux guerriers qui doivent supporter ça. Que font nos beaux-frères et mon père ? Victor doit obéir. Qui sait si nous nous reverrons.
KD
-Recto : Salutations et baisers, ton fidèle mari.
-Victor l'aîné de ses 5 enfants, est âgé de 7 ans -
26.8.15 Je reviens de l'église avec l'orchestre. Dans un quart d’heure nous allons prêter serment. Helfer vient pratiquement me voir tous les soirs.
Je crois qu'il ira bientôt au front.
5.9.15. Aujourd'hui nous avons porté à la gare un de nos camarades qui est décédé ici. Il est originaire de Weislingen près de Diemeringen. L'orchestre militaire comme toute la compagnie l'ont accompagné. C'est triste bien sûr lorsque l'un des nôtres laisse sa vie ici, surtout après seulement 3 semaines ici
*Weislingen est un petit village de l'Alsace Bossue éloigné de 30 km de Petit-Réderching
5.9.15.
Voici une carte, va voir si tu m'y reconnais. A droite de moi se tient le gars de St Louis, à gauche, un type de Lengelsheim. Tout le reste des inconnus. Il y a eu beaucoup d'arrivées ce derniers temps
7.9.15
Deux convois sont encore partis aujourd'hui, nous aurons bientôt fini nos classes. Nous avons déjà 3 semaines derrière nous, le temps passe vite. On nous a fait savoir qu'un Alsacien-Lorrain ne peut pas obtenir de permission.
Alors qui sait si nous nous reverrons un jour. Que Dieu nous garde.
9.9.15. Je reviens de la séance de tir. J'étais le meilleur du peloton.
Aujourd'hui nous serons vaccinés pour la seconde fois, suivront encore 3 autres piqûres jusqu'à ce qu'on ait le corps complètement empoisonné. J'ai confié à Helfer une grande image et une bague trouvée. Les as-tu déjà eues ?
0.9.15.
J'ai eu un colis de Lengelsheim ainsi que 2 lettres, une de
toi et une de Marie. Depuis hier tout m'est indifférent, je suis malade à la suite des piqûres, mais ne vous faites pas de soucis pour moi. Je t'écris pratiquement tous les jours, j'espère que tu reçois toutes mes cartes. Je te lue et t’embrasse. Salue bien les petits.
5.10.15.
J'ai eu ton colis, me voilà encore une fois rassasié,
cela n'arrive pas souvent. C'est triste que Nicolas soit « disparu ».
Dimanche j'écrirai une lettre pendant la messe. Pas de temps.
9.10.15
J'ai eu un colis de chez mes parents, mon frère est reparti.
Deux gars de chez eux sont tombés. Si tu le peux, envoie-moi une petite chose, beaucoup d'appétit se perd ici.
*- (Deux semaines sans courrier)
24.10.15. Ma chérie, ... J'ai eu une carte de Vigy. Nicolas serait prisonnier des Russes. J'ai écrit au « Jung ». Jeudi, de casernement. Il fera bientôt froid. As-tu eu suffisamment de pommes de terre. Mets la cave en état afin que les pommes de terre ne gèlent pas. Le conduit de fumée est-il bien fermé? N'avez-vous toujours pas encore battu l'avoine ? Que fait Spiegel, notre vache ? Est-elle restée pleine? Quelles sont les autres nouvelles de chez nous ? Y a-t-il eu d'autres incorporations depuis mon départ ? Que font les petits ? Sur cette carte tu vois l'église que nous fréquentons le dimanche. Bonne nuit, dormez bien mes très chers.
1.11.15 Cher fils, chers parents,
J'ai eu votre colis. Tout y est très appétissant. Mon petit Jean-Pierre est-il toujours obéissant? Je serai muté dans une autre compagnie, mais pas pour longtemps, puis ce sera le départ. Peut-être pourrai-je encore rentrer en permission. Nous n'en savons rien. Je vous embrasse.
D Kirsch.
1.11.15. Ma chérie,
J'ai eu ta lettre, non le paquet, ça me fait plaisir
que le petit Alphonse commence à marcher. Sans doute irons-nous bientôt en campagne. Ecris-moi plus souvent. Nous aurons peut-être quand même encore une perm. Restez tous en bonne santé jusqu'à mon retour, si Dieu le veut.
2.11.15
Chers parents,...
Le sort m'a désigné! Demain c'est le départ en
campagne. Priez pour moi et pensez un peu à ma pauvre femme et à mes enfants, c'est ce que j'espère ardemment. Embrassez Jean-Pierre pour moi. Soyez salués tous du fond du coeur, votre Daniel A bientôt!
IMPRESSION SUR LE SEJOUR A WORMS
L'entrée en matière de la nouvelle recrue réserviste fut assez désinvolte : Daniel profita de l'arrivée dans cette ville très pittoresque pour visiter les églises et monuments et faire le plein de cartes postales pour les siens. Mais le désenchantement ne se fit pas attendre et s'amplifia progressivement à mesure qu'il eut connaissance de la dureté des entraînements des privations de permission, du temps d'écrire et de la restriction de nourriture : «...nous sommes traités durement dans notre service - service dur et sévère - le service est terriblement dur.dur, difficilement supportable - suppression de permission pour les Alsaciens-Lorrains - envoyez-moi quelque chose car beaucoup d'appétit se perd ici »
La dureté des entraînements en condition de combat réel a enlevé toutes les illusions aux soi-disant réservistes. « Nous nous reverrons si Dieu le veut... priez, pensez à ma femme et à mes enfants »
Déplacement du 3 nov. Au 20 déc. = 48 jours - destination inconnue
Quatre destinations
INGOLDSTADT - 14.12
- AUGSBURG
- VERSECZ 5.12
SAARBRUCKEN 12.12
Après un départ en direction de l'EST, demi-tour vers l'OUEST ...
Y eut-il contrordre, hésitations ???
FRONT FRANÇAIS EN ARGONNE
Le 21.12.15.
Carte figurative qui annonce Noël dans la tranchée 5
25.12.1915. C'est Noël, j'écris dans la tranchée, de l'eau jusqu’aux aisselles.
01.01.1916
Carte pour Jean-Pierre et les parents. Retour dans les tranchées, les balles nous cherchent, les grenades nous trouvent.
Qui sait si nous nous nous reverrons. Priez. Mon fils, garde les cartes réunies en souvenirs de la guerre.
7.01.1916. (après les jours de tranchée, gros soucis au sujet du
courrier) - les colis et les lettres arrivent-elles à domicile? Le colis de Lengelsheim n'est pas arrivé. Renseigne-moi tout de suite.
8.01.1916. N'envoie plus de colis. Nous avons beaucoup de malades qui ne prennent pas de service. Dimanche, prestation de serment.
Aujourd'hui nous avons reçu du linge de corps et le casque. Il arrive des nouveaux tous les jours, mais il est rare que quelqu'un puisse rentrer chez lui.
13.01.1916
J'envoie 1 ou 2 colis de linge sale. Ne le lave pas avec le
vôtre, emploi du Lisol. Chacun envoie son linge chez lui, beaucoup se perd, c'est dommage.
16.01.1916 Voici quoi ressemblent nos habitacles
17.01.1916,
Voici à quoi ressemblent nos habitacles.
„Schützengraben" = tranchées. Inquiétude au sujet du
courrier.
26.01.1916
« Kleinbahn »= petit train. Envoi de 5 colis de linge.
Nombreuses questions sur tout ce qui se passe à la maison, du côté des enfants, des parents, de Nicolas Schaefer, Pierre Neu. ...
5.02 1916 Carte à ses parents à Lengelsheim
- Arrivée de 2 colis, demande d'une bougie. Dans nos abris il fait nuit en plein jour. J'ai déjà beaucoup vu ici. Mais censure sévère : alors tout va bien. Si le petit veut rentrer, ramenez-le. A Pâques il faudra qu'il rentre de toute façon.
8.02.1916. Après 4 jours de répit, nous retournons chez les Français, imaginez comment je me sens. Espérons que nous nous reverrons, si Dieu le veut. Une semaine plus de courrier. Priez pour nous, surtout Jean-Pierre.
16.02.1916. Carte à Rosalie, sa sœur : nous partons aujourd'hui pour la Poméranie sur la Mer Baltique. Il nous faut quitter la France, Dieu merci, il n'y a que misère et détresse ici. Salue et embrasse les petits.
IMPRESSIONS SUR LE FRONT FRANÇAIS «…. il n'y a que misère et détresse »
En voyage;
15; 2 Trèves
18 2 : Marburg, puis Giesen
19 2:Berlin
21.2.16. Nous sommes arrivés à Kolberg; envoie-moi tout de suite un colis;
23 2.16: carte à ses parents: nous restons un certain temps à
Kolberg, Il fait très froid ici. Nous irons ensuite en Russie. En France on n'a que faire de nous.
25.2.16.
Lettre de sa sœur Rosalie « Echo des chaumières »
Cher frère,
Pour l'instant nous sommes en bonne santé.... Gaspard est
retourné dans sa compagnie en Serbie. Les gens y habitent des huttes d'argile comme les bohémiens, très pauvrement, ils n'ont que des poux. Les soldats aussi sont dépourvus de tout et ne reçoivent qu'une tasse de café matin et soir. A midi ils ont un quart de haricots. Les montagnes sont couvertes de neige et la vallée est belle. Si seulement la guerre pouvait s'arrêter pour que vous tous vous puissiez sortir de la misère. Nous te saluons de tout cœur, Rosalie Kirsch.
26.2.16
carte à ses parents : le beurre est arrivé. Il fait très froid.
28.2. 16.
J'ai eu ta carte et ton colis qui arrive à point. Beaucoup
d'appétit se perd ici. Nous sommes accablés de service, c'est à désespérer.
5.03.16
Carte à ses parents : envoyez-moi du pain. Ici on a du boulot
mais rien à manger. On est mieux en campagne. Pourvu qu'on nous y envoie bientôt.
5.03.1916. Envoie-moi tout de suite un caleçon et des bas, mais tout de suite. Ecris-moi donc plus souvent. Le temps me semble tellement long si je n'ai pas de nouvelles.
6.03.16. Envoie-moi un peu de tabac, si tu le peux. Tu sais que
j'aime tellement fumer, c'est mon unique satisfaction. On ne peut pas aller à l'église le dimanche, nous sommes en service jusqu'à midi.
7.03.16. Je vous annonce tout juste que nous allons partir d'ici.
Envoyez-moi un peu de tabac si vous le pouvez.
9.03.16.
Juste le temps de t'annoncer que le 15 nous partirons en
Russie. Envoie-moi tout de suite un colis, mais tout de toute, sinon il n'arrivera plus à temps, bien qu'on le fasse suivre.
14.3.16_
Je ne comprends pas qu'aucun colis ne me parvienne.
J'irai peut-être à MITLAU, là où se trouve mon beau-frère, le „JUNG". Mon frère est dans les Balkans.
16.3.16.
Voici deux jours qu'on n'a plus de pain, alors un colis
est le bienvenu. Tu peux t'imaginer ce que je ressens, à midi, c'est à dire un brouet clair de farine de poisson, du café sans rien le matin, un repas par jour, rien le soir. Du service nous en avons à gogo, mais Dieu merci notre séjour à Kolberg prend fin, on est mieux en campagne qu'ici. Si Dieu le veut nous reverrons notre pays. J'ai été confessé à Kolberg, mais sans communier, car j'avais bu du café auparavant. Il y en a qui ont communié sans être à jeun, pensant que ce n'était pas grave, moi j'ai préféré faire ainsi.
Restez tous en bonne santé. Si Dieu le veut nous nous reverrons. Je te salue et t'embrasse, ton mari. Salue ta sœur Marie et ta maman.
17.3.16
Je suis encore à Kohlberg et ne sais pas si nous partons
aujourd'hui ou demain. Tant que je suis ici, je t'écris. Pas une heure nous est assurée. Mais tu peux quand même m'écrire, je me sens toujours mieux quand je reçois quelque chose de chez moi. Ma chérie, écris-moi bien vite, on nous fait tout suivre à l'adresse de notre destination. Je viens aussi d'avoir un paquet de chez mes parents. Si tu fais un envoi, n'oublie pas le tabac, ni le tabac à chiquer. Affectueuses salutations et baisers, ton mari,
K.D.
J'ai écrit à Nicolas pour lui annoncer la mort de Gustave. Si seulement tu étais ici pour voir une fois la mer et les bateaux. Cette contrée est très belle, mais je préfère celle de chez moi. Je t'écrirai sans doute la prochaine lettre de Russie. Si Dieu le veut je reviendrai de nouveau sain et sauf. Grosses bises,
D Kirsch-
- Salutations à toutes les connaissances, Marie et ta mère.
IMPRESSION SUR LE SEJOUR A KOLBERG
FROID - FAIM - CENSURE - TRAVAIL - PRIVATIONS.
Il avait tellement souffert de la faim qu'elle était devenue une hantise, une psychose au point de le pousser à commander à sa femme de lui envoyer un colis. On ressent une certaine panique « je ne comprends pas qu'aucun colis n’arrive. »
14.3.16-Je ne comprends pas qu'aucun colis ne me parvienne.
J'irai peut-être à MITLAU, là où se trouve mon beau-frère, le „JUNG". Mon frère est dans les Balkans.
16.3.16.
Voici deux jours qu'on n'a plus de pain, alors un colis
est le bienvenu. Tu peux t'imaginer ce que je ressens, à midi, c'est à dire un brouet clair de farine de poisson, du café sans rien le matin, un repas par jour, rien le soir. Du service nous en avons à gogo, mais Dieu merci notre séjour à Kolberg prend fin, on est mieux en campagne qu'ici. Si Dieu le veut nous reverrons notre pays. J'ai été confessé à Kolberg, mais sans communier, car j'avais bu du café auparavant. Il y en a qui ont communié sans être à jeun, pensant que ce n'était pas grave, moi j'ai préféré faire ainsi.
Restez tous en bonne santé. Si Dieu le veut nous nous reverrons. Je te salue et t'embrasse, ton mari. Salue ta sœur Marie et ta maman.
17.3.16
Je suis encore à Kohlberg et ne sais pas si nous partons
aujourd'hui ou demain. Tant que je suis ici, je t'écris. Pas une heure nous est assurée. Mais tu peux quand même m'écrire, je me sens toujours mieux quand je reçois quelque chose de chez moi. Ma chérie, écris-moi bien vite, on nous fait tout suivre à l'adresse de notre destination. Je viens aussi d'avoir un paquet de chez mes parents. Si tu fais un envoi, n'oublie pas le tabac, ni le tabac à chiquer. Affectueuses salutations et baisers, ton mari,
K.D.
J'ai écrit à Nicolas pour lui annoncer la mort de Gustave. Si seulement tu étais ici pour voir une fois la mer et les bateaux. Cette contrée est très belle, mais je préfère celle de chez moi. Je t'écrirai sans doute la prochaine lettre de Russie. Si Dieu le veut je reviendrai de nouveau sain et sauf. Grosses bises, D Kirsch-
Salutations à toutes les connaissances, Marie et ta mère.
IMPRESSION SUR LE SEJOUR A KOLBERG
FROID - FAIM - CENSURE - TRAVAIL - PRIVATIONS.
Il y avait tellement souffert de la faim qu'elle était devenue une hantise, une psychose au point de le pousser à commander à sa femme de lui envoyer un colis. On ressent une certaine panique « je ne comprends pas qu'aucun colis n'arrive. »
Kolberg était une place stratégique prise déjà par Napoléon en1807. On y renforce en permanence les fortifications. D'où un budget drastique, une censure sévère et du travail de bagnard.
-
RUSSIE
20.3.16
Cette nuit je quitte Kolberg pour Willnach (apparemment
Vilnius = ex Vilnach) en Russie.
22.3.16
Je t'annonce que je suis bientôt en Russie.
31.3.16
Aujourd'hui j'irai de nouveau en campagne.
15.4.16
Je ne peux pas t'écrire aussi souvent qu'en France, mais toi, ma chérie, tu peux quand même m'écrire plus souvent. J'aime savoir ce qui se passe à la maison. Salue tout le monde, ton mari D Kirsch.
11.5.16 ,
Je t'ai expédié aujourd'hui la somme de 20 marks, tu peux les employer à ta guise, je ne sais pas si tu voudras un goret. Prochainement je te ferai de nouveau un petit envoi. Achète en mon nom une petite chose aux enfants. J'aurai déjà bien voulu leur envoyer quelque chose, malheureusement je ne reçois rien pour moi.
10.7.16. J'ai eu le colis contenant de la viande. Merci beaucoup. Nous venons encore de vivre des journées affreuses, mais nous résistons aux Russes. Un de mes bons amis est malheureusement tombé, mais il est encore célibataire. Nicolas peut remercier Dieu de n'avoir plus à endurer cela en cette époque.
11.7.16
Mon cher fils,
J'ai appris que tu n'aimes pas l'école. Je n'aime pas non plus la guerre et suis obligé de rester là, applique-toi bien, quand je rentrerai à la maison je vous apporterai quelque chose de beau. J'ai expédié 2 colis de linge, il faudra que maman m'écrive quand elle les aura eus. Soyez tous bien sages, je rentrerai bientôt de nouveau. Je vous salue tous, Kirsch D
14.7.1916 Cimetière
14.7.16. Ma chérie, ... J'ai eu ta carte et le colis avec de la viande. Mon
frère Victor a été blessé, qu'il en remercie Dieu d'avoir la guerre derrière lui.
Je viens de voir les Russes de près, suffisamment pour qu'ils aient pu mettre fin à ma vie. Mais j'ai encore eu de la chance, soyez prêts ; pour l’instant je suis encore intact. Salue tout le monde, surtout ta mère. Mes salutations aux Geisackers et toutes mes connaissances.
16.7.1916
Voyez le cimetière où reposeront mes camarades. Je remercie
Dieu de n'avoir pas encore une croix en bois de bouleau sur ma tombe comme les camarades tombés. Le cimetière est ouvert depuis mon arrivée en Russie, rendez-vous compte à quelle vitesse il s'étend. C'est un très beau cimetière au point que son aspect suscite l'étonnement. L'un de mes meilleurs camarades est tombé lors de la dernière attaque des Russes. Il voulait m'employer dans sa forêt, mais il est mort.
17.7.16
Ma chérie, ...Pour ta fête je te souhaite beaucoup de
bonheur et de bénédiction au sein de la famille et j'espère que l'année prochaine je serai à la maison le jour de ta fête, si Dieu le veut. Cet hiver je le passerai certainement encore en Russie, là on tremblera de froid plus d'une fois jusqu'à ce que l'hiver russe soit passé. J'ai déjà celui de l' Argonne planté dans mes os, le second n'a qu'à s'y ajouter. La paix n'est donc pas envisageable chez nous, bien que tout le monde en parle.
20.7.1916
J'ai été muté et ne suis plus tellement en danger sans être
toutefois à l'abri des balles, les Russes nous visent et tirent sur la place où nous travaillons, il faut alors dégager si l'on tient encore à sa vie. Peu importe, ce n'est quand même pas aussi dangereux que dans la tranchée où sévissent les mines qui déchirent les pauvres soldats de façon à les rendre méconnaissables, c'est terrifiant la façon dont certains se font déchiqueter.
J'ai expédié deux colis de linge aujourd'hui, écris-moi aussitôt que tu les auras eus. Qu'en est-il des travaux, mauvais, sans doute. Ici il fait terriblement chaud. Réponds vite. Je te salue et t'embrasse, ton mari, D.Kirsch.
Salue tout le monde, surtout les enfants.
-(Cette réorganisation fait-elle suite à une intensification des attaques russes? Faut-il renforcer les défenses sur le ligne du front ?)
20.8.1916 Jour de mon anniversaire.
Ma chérie, ... Je suis bien arrivé en Russie. Adresse inchangée. Salue tous ceux qui me connaissent, surtout mes enfants. Je te salue de tout cœur, ton mari toujours fidèle, D Kirsch.
Envoi non daté
Chère épouse, chers enfants,
Je vous envole aujourd'hui, mon nouveau chez-moi, mon cadre de vie actuel. Adresse inchangée. Salutations et baisers, de même aux enfants, ton mari toujours fidèle, Daniel Kirsch
5.09.1916. En attendant je me porte bien, ce que je te souhaite de même. Nous avons plus de pain qu'il y a 2 mois donc assez de pain, et l'ordinaire aussi s'est amélioré, pourvu que ça continue ainsi. Franz Spieldenner n'est-il pas encore rentré à la maison? Que fait la petite Lucie ?
Son nez s'est-il arrangé ? Retiens les garçons à leurs travail et ne les laisse pas courir partout. Ne te fie pas à moi pour faire leur éducation, qui sait si je rentrerai à la maison. En attendant tu peux arrêter tes envois. Tâche de te procurer encore du charbon avant qu'il ne fasse froid, car tes provisions ne suffisent pas encore, comme je l'ai constaté. Donc portez-vous bien.
Salue les enfants. Je te salue cordialement et t'embrasse, ton mari, D. Kirsch
10.9.1916. Ma chérie, ...
Je t'envoie quelques cartes postales
illustrées que je voudrais voir conservées, d'abord parce qu'elles sont très chères et comme souvenirs aussi. Envoie-moi quelques timbres-poste pour le cas où je veux envoyer un colis avec du linge ou des boîtes de conserve, que je puisse les affranchir. Je me porte bien par ailleurs. Nous avions déjà des nuits froides. Je te salue et t'embrasse, Kirsch Daniel. Réponds-moi
vite.
10.09.16. Lettre de son épouse ANNE ... Mon chéri,
La somme de 20 marks m'est parvenue, je t'en remercie. J'ai pensé l'utiliser pour un achat de charbon, mais le petit Jean-Pierre n'est plus entré dans ses chaussures devenues trop petites, je lui ai donc acheté hier une paire de souliers au prix de 9,50 marks, c'est terrible, un billet de 20 marks ne vaut donc plus rien, il n'en reste plus que la moitié et n'ai rien, on ne peut pratiquement plus rien acheter. Aujourd'hui j'ai encore eu une carte de toi qui m'apprend que tu as quand même de nouveau suffisamment de pain, ce qui me fait grand plaisir. J'ai voulu t'envoyer deux colis avec du pain, je n'ai rien d'autre, mon cher époux. Je sens mes forces diminuer et ne me sens pas trop bien, je me sens aussi très faible, combien de temps cela va-t-il encore durer? Pierre Derou a été atteint d'une balle qui lui a traversé le bas-ventre.
Nicolas est à Lourdes. Pierre Juh est en permission jusqu'au 16 octobre en France. Je te salue et t'embrasse, écris-moi souvent. Le Bipp sera incorporé le 12.
21.9.1916
Ma chérie, ... J'ai eu ta carte qui m'apprend que tu es malade.
Pourvu que cela s'améliore rapidement. Tomber malade, voilà ce qui manquait encore. J'espère que Lipp est incorporé à présent et que vous vous entendiez bien entre vous. J'enverrai prochainement de nouveau un peu d'argent, si c'est possible.
Le nouveau hangar qu'a eu Pierre Derou est-il beau ? Le pauvre Karl est aussi à plaindre. Nicolas doit se réjouir d'avoir encore une fois pu renter. Est-ce Franz est revenu? Réponds-moi vite, si possible. Je te salue et t'embrasse, ton mari toujours fidèle, K.D
24.9.16
Chers parents,...
Si vous le pouvez, envoyez-moi un peu quelque chose car nous manquons de nouveau de tout, maigres repas. Je ne vous en parlerai plus, tout est censuré. On n'a pas le droit de tout dire. Je vous embrasse.
24.9.16.
J'ai eu ta lettre et les 5 timbres. Nous mangeons de nouveau
moins bien, le pain se fait plus rare, mais le travail ne manque pas.
28.9.16.
Envoie-moi donc une chemise, il commence à faire froid ici
en Russie, et plus on a mieux ça vaut. Ah! Si seulement cet hiver était déjà passé !
Je t'embrasse. Salue ta maman.
Non daté
Je t'envoie, ma chérie, le cimetière où reposent beaucoup de
mes camarades. Nous venons encore de vivre des moments très durs. Je t'embrasse, ton mari, D kirsch
3.10.16
Bien chère Madame Kirsch,
En bon et fidèle camarade de Daniel je me dois de vous annoncer la triste nouvelle que votre très cher mari, Daniel Kirsch a été atteint, ce soir au cours du travail, d'une balle en pleine tête, ce soir à 8 heures et demie. Je partage votre profonde douleur.
-- Je vous enverrai ses lettres et affaires personnelles, je ferai tout mon possible, me trouvant à présent totalement abandonné.
Musa.
***
... et voilà un petit carton du petit Jean-Pierre, le premier et le dernier qui est arrivé trop tard.
Lengelsheim, le 9 Oct. 16
Cher papa, Je suis de nouveau à Lengelsheim chez grand-mère. Je m'y plais très bien. Aujourd'hui j'étais avec les autres enfants à l'église. Dans quinze jours j'irai à l'école ici. Tu dois rentrer et apporter du chocolat pour Lucie, pour Victor, Alphonse, mais pas pour Rosalie, elle est effrontée. J'ai un porte-monnaie et j'y ai de l'argent. - suivent quelques lettres, premiers essais du jeune écolier de 6 ans - le reste ayant été sans doute rédigé par sa grand-mère sous la dictée du petit - Gruss u. Kuss - et grand-mère signe : Schampier Kirsch.
(A l'arrivée de la lettre, le vaguemestre ajoute l'observation soulignée en rouge : )
Soldats russes en 1915. Photo DR
« TOMBE AU CHAMP DES HEROS le 3 octobre 1916-
Daniel n'était pas un héros, mais comme la plupart des victimes de cette guerre, un honnête soldat serviable et bon camarade, sans fanatisme ni haine. Il ne prononça jamais le moindre mot de mépris, pas même à l'égard de l'ennemi. Toujours très préoccupé de sa femme et de ses enfants, il est mort en victime innocente d'une guerre cruelle.

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