Rares sont les livres qui abordent les problèmes de ce "Bitcherläner" (habitant de l'arrondissement Sarreguemines - Bitche, qui parle le patois allemand). J'en connais un seul.
Jean-Jacques Weber, archiprêtre de Volmunster
Il a été écrit en 1823 par J.J. Weber, archiprêtre à Volmunster et imprimé à Sarreguemines en cette année par Michael Weiss. Son titre : "Etwas Gegengift wider den Zeitgeist für den gemeinen Mann in Deutsch-Lothringen" Un peu de contre-poison à l'état d'esprit actuel destiné à l'homme commun en Lorraine de langue allemande.
Ce livre est intéressant à plusieurs titres, il nous rappelle d'abord que le conflit de générations n'est pas une invention de Daniel Cohn-Bendit, ensuite, il nous décrit la Lorraine de cette époque et sa condition de vie. En plus, ce livre est un témoignage de l'emprise du clergé sur nos populations, et illustre le comportement de ces dernières en fonction de cette influence.
Paul Mouzard, historien
Pourquoi J.J. Weber écrit-il ce livre?
J.J. Weber est un curé chassé par la révolution française. Il revient avec Louis XVIII. Scandalisé par les événements qu'il vient de vivre, il n'accepte pas que l'homme ne soit plus le même demain. Il veut reprendre en mains ses paroissiens et leur éviter toute "fausse" réflexion. Alors il écrit une encyclopédie qui doit répondre à toutes les questions que pourrait se poser un "Bitcherläner" aussi bien celui qui est resté au foyer, que celui qui est revenu des campagnes napoléoniennes.
Ce livre est extraordinaire, à de nombreux titres. Il décrit la mentalité d'un curé cultivé, instruit, du temps passé, et nous informe sur la vie quotidienne de nos aïeux.
Si nous examinons par exemple son "tarif" des "pénitences", nous découvrons d'abord les fautes les plus courantes, et l'importance, qu'il attache lui, à ces péchés.
L'ensemble du livre comporte 44 chapitres. Notre archiprêtre traite tous les problèmes: Théologiques - Sociaux - Politiques - Historiques ainsi que les problèmes de la vie quotidienne.
Le livre m'a tellement passionné que j'ai décidé d'en traduire quelques chapitres. Je laisse au lecteur le soin du commentaire.
Le premier chapitre traduit est le chapitre 36 qui décrit le "Bitcherläner"
Il s'intitule : "De la Lorraine-allemande". Mais d'abord l'introduction qui explique partiellement notre sous-développement intellectuel.
Avant-propos :
"L'homme de la rue" en Lorraine-allemande a un avantage dont ne bénéficie ni son voisin à l'Est, et à l'Ouest. L'Allemagne et la France sont inondées de livres athées, et les habitants respectifs les comprennent. Certes, il existe également de tels livres en Lorraine-allemande, mais l'homme de la rue ne peut pas les lire, parce que la plupart du temps ils sont écrits en français. A cet égard son ignorance est un bonheur pour lui. Par contre, il est à regretter que de nombreux livres précieux soient tellement ignorés chez nous.
La Lorraine-allemande est une partie de l'ancien duché de Lorraine, dans laquelle la langue allemande est d'usage. Sa longueur est de 24 heures (de marche) et va depuis les Vosges jusqu'à la Moselle aux environs de Sierck, et sa largeur de l'Ouest à l'Est est inégale. Sa plus grande largeur en est à peine de 12 heures. Sa rivière la plus importante est la Sarre. Tout ce petit pays est parsemé de petites collines, dont la plupart sont cultivées. Elle possède un excédent de blé qu'elle livre volontiers aux villes de Metz et de Strasbourg. Il y a également çà et là des vignes. Celles-ci ne donnent cependant qu'un petit vin, à part celles de Niederstinzel et de Sarreisnming.
Comme industries, il y a des verreries, des aciéries et d'autres fabrications.
Par suite de ces activités, le bois, qui était, avant ces industries, sans grande valeur et très bon marché, devint très rare et très cher. En dehors de ces industries, il y a peu de commerces dans le pays. Ce manque de commerce et la lourdeur du sol, qui exige par endroit, six chevaux et deux hommes pour manier la charrue, et qui ne peut être cultivé qu'à la sueur du front, imposent au commun des hommes une vie rude, l'oblige de se nourrir de pain dur, de ne jouir d'aucun agrément, et de subsister avec beaucoup de peine. Les paysans aisés sont peu nombreux.
Comparée à l’Alsace, au Palatinat et à d'autres pays, la Lorraine allemande est un pays pauvre. Le Lorrain n'a comme boisson que de l'eau du puits, et comme nourriture, il ne dispose, outre son pain, que de lait caillé et de pommes de terre garnies, une ou deux fois par semaine, d'un morceau de lard.
Le Lorrain est d'une bonne et solide constitution. Bien qu'il soit un bon soldat, il n'aime pas se soumettre à la vie militaire; il a un caractère plutôt lourd comme la terre qu'il cultive et qui le nourrit. Son langage n'est pas très choisi. Il ne les comprend pas, les français, ses nouveaux frères qui sont tellement polis, et ses anciens frères allemands, qui souvent, exagèrent en politesse; il est séparé par le gouvernement, et n'a guère de relations avec eux.
Mais il a conservé beaucoup de coutumes allemandes et il a assimilé maintes manières de vivre des français. Il n'a cependant pas comme eux, le caractère vaniteux, étourdi, vif et peu chrétien. Certains vices et exubérances d'usage chez les Français et chez les Allemands se rencontrent rarement chez les Lorrains.
Il est probable que sa vie misérable y est pour quelque chose. Le Lorrain a cependant des capacités pour toutes les Sciences et les Arts, mais il ne s'y applique pas.
L’instruction
Lorsque son fils est capable de lire à peu près et qu'il arrive avec peine à griffonner quelques caractères, il lui paraît assez instruit. Et son père ne l'aurait même pas laissé apprendre ces rudiments de l'alphabet si le curé n'avait pas insisté tellement. En général, il n'y a que les jeunes Lorrains qui ont choisi la vocation cléricale qui ont fait des études. D'autres professions, ils ne les connaissaient pas ou très peu. En dehors des ecclésiastiques, il y a peu de gens qui ont fait des études. C'est la raison pour laquelle la Lorraine allemande a eu si peu d'auteurs.
Les ecclésiastiques qui auraient été à même d'écrire, n'ont pas disposé du temps nécessaire, à cause des obligations que leur imposaient le sacerdoce et l'administration de la paroisse. Néanmoins, cette Lorraine a produit quelques auteurs tels que Weislinger de Puttelange, un père Hayer de Sarrelouis. Tous les deux ont écrit des livres savants, bien que le premier ait eu une manière d'écrire qui ne correspond plus à notre temps. En dehors de ces deux auteurs se sont faits connaître par leurs traductions, Salzmann né à Sarralbe, curé à Echeringen et ensuite à Sittersdorf et Haas, curé à Bitche, Philipp, curé à Volmunster a fourni à l'évêché de Metz un livre de cantiques très utile. Beyon et Micq ont écrit des livres pour apprendre le français à des Allemands. Je ne dirai rien du catéchisme écrit par le curé de Roth, puisqu'il a mal tourné.(Le curé Roth avait accepté d'être assermenté pendant la Révolution.)
Les hommes célèbres
Dans la partie de la Lorraine allemande, il n'y a pas de merveilles rares. Cependant, les connaisseurs admirent beaucoup le château de Bitche. On ne connaît pas non plus des hommes célèbres extraordinaires. Il y avait cependant des Lorrains allemands qui sont devenus de grands dignitaires.
Par exemple :
Heinrich, seigneur de Fénétrange, a été au XIIIe siècle prince de Trèves, Friedrich comte de Sarrewerden au XIVe siècle, prince de Cologne, Johannes de Sierck a été au XIVe siècle Evêque de Toul et ensuite à Utrecht, Friedrich de Sierck a été au même siècle également Evêque d'Utrecht et en même temps, Jacob de Sierck a été archevêque de Trèves.
(*) Le curé Roth avait accepté d'être assermenté pendant la Révolution.
Histoire de guerres
Bien que la Lorraine-allemande ait été si souvent dévastée par les guerres, les historiens ne signalent pas de grandes batailles qui se seraient déroulées sur ce territoire. A part quelques escarmouches, ils ne parlent que de deux batailles dont la première se serait passée dans la plaine de Boulay entre le duc de Lorraine et les Messins et où ces derniers ont été battus et se sont retirés dans la forteresse de Freystroff sur la Nied. La deuxième a eu lieu près de Vaudrevange entre les Suédois et les Espagnols, bataille qui s'est terminée au détriment de ces derniers.
En général, ce petit pays a subi le sort du reste de la Lorraine. Cependant, il souffrait davantage à cause de sa situation géographique. A combien de modifications n’a-t-il pas été soumis? Combien de fois a-t-il été traversé par des puissances guerrières? Avant sa conquête par les Francs ou les Français, elle était continuellement exposée aux bandes des Allemands qui envahissaient la Gaule. Sous les incessantes guerres de famille des rois de France de la première ligne et des descendants de Charlemagne, elle avait à souffrir comme les autres provinces. Mais quels ravages n'a-t'-elle pas subis de la part des Huns, qui au Ve siècle l'ont traversée à deux reprises avec 500 000 hommes. Ils ont brûlé la ville de Metz et tout dévasté par le feu et les armes. Quels désastres leur sont à attribués aux hommes venus du Nord après avoir gagné la bataille près de Remig et lors de laquelle l'Evêque de Metz a perdu la vie.
La guerre de 30 ans
Combien la Lorraine a dû souffrir durant le Xe siècle durant lequel elle a été si longtemps la pomme de discorde entre les Allemands et les Français. Comment les Hongrois doivent s'y être comportés, qui depuis la Hongrie jusqu'à la Lorraine ont pataugé dans le sang humain? De toutes ces guerres terribles, l'histoire ne signale rien de particulier de la Lorraine allemande.
De la guerre des Suédois au XVIIe siècle, nous savons déjà un peu plus. Ce qui n'est pas rapporté par l'histoire, nous est connu par la tradition orale et les tristes marques qui sont restées. Cette guerre a particulièrement transformé la Lorraine allemande en un paysage désertique. Là où il y avait des villages et des champs cultivés, il n'y a plus que des forêts. Cà et là, nous voyons encore les ruines de villages brûlés. Nous allons nous arrêter un peu plus longtemps à l'histoire de cette guerre.
Après la mort de l'empereur Mathias, les protestants de Bohème refusèrent de reconnaître son cousin et successeur, l'empereur Ferdinand II comme leur roi, bien qu'il ait été couronné roi de Bohème déjà deux ans auparavant.
Ils ont élu comme roi un fanatique calviniste, le prince du Palatinat, Frédéric V qui était assez téméraire et aveugle pour accepter cette couronne. Cependant, déjà l'année suivante en 1620, une bataille décisive s'est déroulée près de Prague, entre les fidèles de l'empereur et le prince au cours de laquelle ce dernier reçut un coup sur la tête. De ce fait, il perdit non seulement la couronne de Bohème, mais aussi les provinces reçues en héritage. Il fut mis au ban et mourut pendant sa fuite. Ces évènements: les victoires de l'empereur sur le Danemark et encore davantage ces ordres adressés aux non-catholiques de céder les biens du clergé, révoltèrent ceux-ci et les excitèrent contre l'empereur.
Le roi des Suédois, Gustave Adolphe, ayant l'intention de secourir les protestants, de maintenir la religion de Luther et de mettre un terme à l'agrandissement de l'empire, vint en l'année 1630 avec son armée de guerre en Allemagne.
Le sort de la Lorraine
Tous les luthériens et calvinistes s'allièrent à lui. Au grand étonnement du monde catholique contre Louis XIII, roi de France, qui donna son appui à l'alliance des non-catholiques face à l'empereur et conclut même un traité avec Gustave Adolphe, roi de Suède, protestant fanatique. Pendant qu'en Allemagne les Suédois dévastèrent le pays avec les armes et le feu, Charles IV, duc de Lorraine, tête troublée, fut obligé de signer une paix défavorable, qu'il n’a pas observée pas par la suite.
En 1634, il jugea bon de prendre la fuite et d'abandonner son pays. Il rejoignit avec les alliés de l'empereur et combattit à la tête des catholiques contre les Suédois et les protestants. Entre-temps, en Lorraine-allemande les Français agirent à leur guise. Les Suédois y entrèrent plusieurs fois et s'y arrêtèrent plus ou moins longtemps. Même des Espagnols, des soldats de l'empereur, voire des lorrains venaient visiter le pays. Il est facile d'imaginer comment tous ces peuples ont ravagé ce pays sans maître, d'autant plus qu'il n'y avait plus de nourriture.
Les Suédois surtout se distinguèrent, alliant leur sauvagerie naturelle à la haine des hérétiques
Fin de la guerre et son bilan
Par la paix de Munster la guerre des Suédois prit fin en l'an 1648, mais la Lorraine ne reprit vie que sous le duc Léopold qui prit possession de son duché qu'en 1698. De tous côtés, des Lorrains qui avaient pris la fuite au début de la grande misère, revinrent dans leur pays dévasté et désert. Beaucoup de jeunes ne comprirent plus la langue de leurs ancêtres.
Le plus petit nombre des habitants actuels de la Lorraine-allemande sont des descendants des anciens lorrains-allemands, étant donné que très peu de ceux-ci ont survécu aux évènements des guerres.
En l'an 1736, une grande tristesse s'emparait des Lorrains à cause du départ de ses ducs qui prirent le gouvernement du Grand-Duché de Toscane en Italie, qui leur avait été confié en échange de la Lorraine. Les descendants de ces ducs règnent maintenant sur le trône de l'empereur d'Autriche. En remplacement de ces ducs, la Lorraine reçut le roi Stanislas qui avait été chassé de Pologne.
Léopold fut un régent honnête et chrétien. Après sa mort, la Lorraine retourna à la France à qui elle est encore à ce jour.
Après la guerre des Suédois, les prêtres du pays du Luxembourg furent obligés de rendre à la Lorraine-allemande les mêmes services qu'ils lui rendent encore à présent, après la révolution française.
La religion dans la Lorraine-allemande est presque exclusivement la religion catholique, à l'exception d'une petite partie située entre Sarre-Union et Fénétrange où il y a beaucoup de protestants. Mais ceux-ci n'y seraient pas non plus s'ils n'avaient été séduits par les maîtres de leur pays, acceptant le luthéranisme qui leur offrit une vie plus facile et plus aisée.
J.J. Weber 1823