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Les protestataires de 1871 et la mémoire de la guerre de Fabien Conord

 

Les protestataires de 1871 et la mémoire de la guerre par Fabien Conord


Adolphe Thiers  négocie le traité de paix avec  Bismarck et réprime dans le sang l'insurrection de la Commune de Paris

 

Le 1er mars 1871, réunis au grand théâtre de Bordeaux, les parlementaires français  présidé par Thiers votent, par 546 voix contre 107, les préliminaires de paix qui prévoient la cession de la presque totalité de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine à l’Allemagne fraîchement unifiée. Adolphe Thiers « chef du pouvoir exécutif de la République française », c’est-à-dire à la fois chef de l’État et du gouvernement,  négocie le  traité de paix avec Bismarck   et réprime dans le sang l'insurrection de la Commune  de Paris 

 Le soir même, Émile Zola écrit pour un journal parisien : « Ces cent sept voix resteront légendaires. Il viendra un jour où les cent sept voix se lèveront et diront : “Nous avons donc eu raison de déclarer devant l’Europe que l’Alsace et la Lorraine étaient à jamais françaises” » En effet, après la fin du conflit, plusieurs d’entre eux écrivent leurs souvenirs et traitent la guerre de 1870-1871, à laquelle ils consacrent parfois des ouvrages entiers, à l’aune de leur patriotisme irréductible. 13 d’entre eux publient des ouvrages dont une partie au moins concerne la guerre de 1870.   Leur étude permet de s’interroger sur la mémoire de la guerre entretenue par un groupe d’officiers et d’hommes politiques que l’on peut supposer particulièrement sensibles à cette thématique, mais aussi sur les conditions et les effets de sa transmission. Il est ainsi possible de repérer des stratégies mémorielles à l’occasion des hommages funèbres rendus par certains des 107 à ceux qui disparaissent avant eux (Léon Gambetta pour Edgar Quinet, François de Mahy pour Sadi Carnot…) mais aussi de souligner l’ombre portée du conflit sur la Première Guerre mondiale, via le parcours de Georges Clemenceau.

Leur étude permet de s’interroger sur la mémoire de la guerre entretenue par un groupe d’officiers et d’hommes politiques que l’on peut supposer particulièrement sensibles à cette thématique, mais aussi sur les conditions et les effets de sa transmission. Il est ainsi possible de repérer des stratégies mémorielles à l’occasion des hommages funèbres rendus par certains des 107 à ceux qui disparaissent avant eux,  mais aussi de souligner l’ombre portée du conflit sur la Première Guerre mondiale, via le parcours de Georges Clemenceau.

Des écrits de combat

            La production des protestataires  sur la guerre de 1870-1871 mêle des souvenirs de facture assez classique, des ouvrages dédiés à l’Alsace-Lorraine et quelques essais qui manifestent tous, à des degrés divers, une volonté d’autojustification et un plaidoyer pro domo sur leur attitude durant le conflit. Certains de ces écrits utilisent aussi le souvenir de la guerre pour garder présent à l’esprit le sentiment de la Revanche .

            François Taberlet, représentant   de  Haute-Savoie, publie dès 1871 une Lettre à M. le comte de Bismarck et France et Allemagne. Considérations sur notre avenir politique et France et Allemagne. Considérations sur notre avenir politique. La même année, Léon Gambetta s’adresse À l’Alsace et à la Lorraine. Outre ces écrits de circonstance, deux ouvrages ultérieurs émanent d’Alsaciens. Édouard Teutsch publie en 1893 ses Notes pour servir à l’histoire de l’annexion de l’Alsace-Lorraine. Les derniers députés élus sous le régime français et les premiers députés choisis sous le régime allemand (1871-1874) . En 1904, à l’occasion d’une controverse consécutive à l’expulsion du territoire français d’un prêtre alsacien venu à Lunéville à l’invitation d’un député nationaliste, un ancien protestataire, le vétéran Émile Keller publie avec Marc Sangnier La France et l’Alsace-Lorraine. L’expulsion de l’abbé Delsor. Ces écrits ont souvent pour objet de justifier la Défense nationale animée par les républicains contre ses contempteurs conservateurs, dominants dans l’Assemblée Nationale issue des élections du 8 février 1871. Le général Chanzy publie dès 1871 une histoire de La deuxième armée de la Loire. Son propos liminaire est sans ambiguïté : « Je n’ai pas la prétention de faire un livre, mais seulement un récit. Je crois obéir à un devoir. » Il précise :

« J’ai commandé une de nos armées les plus importantes ; je lui dois de raconter ses efforts pour défendre le pays et sauve son honneur. Je rapporte les faits militaires sans les commenter, avec une exactitude qui ne sera contestée par personne. »


L’ancien chef de l’armée de la Loire , qui a servi sous les régimes précédents, s’efforce toutefois d’écarter les considérations partisanes en rappelant qu’il ne s’est « jamais occupé de politique avant la guerre » car l’existence militaire qu’il a « menée presque constamment hors de la France » absorbait « toutes [s]es pensées et tout [s]on temps ». Il ajoute encore qu’il n’en fera pas « dans ce récit, exposé sans esprit de parti et pour tous». Il est naturellement plus difficile à Léon Gambetta de tenir ce langage. L’illustre tribun défend lui aussi son œuvre à travers des publications, souvent issues de discours.

 

6La volonté de ne pas laisser le souvenir du conflit s’éteindre est encore plus nette dans les œuvres de Victor Hugo. Non seulement deux des volumes d’Actes et paroles sont largement consacrés à la guerre, ainsi bien sûr que L’Année terrible et quelques pages de Choses vues mais le grand poète exalte aussi la nécessité du souvenir et le sentiment de la revanche dans plusieurs écrits des années 1870. Il est tout d’abord soucieux de répondre À ceux qui reparlent fraternité. Il repousse l’idée d’une fédération européenne en estimant : « Quand nous serons vainqueurs nous verrons. » En 1873, Victor Hugo produit à l’occasion de l’évacuation des troupes allemandes un long texte sur La libération du territoire. L’écrivain refuse le consensus national autour de cet épisode et en appelle au souvenir de l’annexion :

Je ne me trouve pas délivré. Non, j’ai beau
Me dresser, je me heurte au plafond du tombeau,
J’étouffe, j’ai sur moi l’énormité terrible.
Si quelque soupirail blanchit la nuit visible,
J’aperçois là-bas Metz, là-bas Strasbourg, là-bas
Notre honneur, et l’approche obscure 


                                                                                   Photo DR

Victor Hugo

Un an plus tard, Victor Hugo affirme une nouvelle fois sa fidélité aux provinces perdues et sa conviction que la Revanche adviendra dans Mes fils. Il y écrit notamment que « les rancunes couvent les représailles ».

Les hommages funèbres, une occasion de réactiver le souvenir de 1870


La disparition des protestataires est l’occasion pour la presse mais aussi pour certains de leurs collègues de rappeler leur vote de 1871, même si ce n’est pas toujours le cas. L’émotion la plus forte est celle qui suit la mort brutale de Léon Gambetta, en pleine force de l’âge. L’ancien représentant du Haut-Rhin Jules Grosjean, qui avait lu l’une des déclarations des Alsaciens-Lorrains à Bordeaux en 1871, écrit à son ancien collègue Auguste Scheurer-Kestner à propos des obsèques de Gambetta que « c’était immense ! » :


Photo DR

Gambetta


Le nom de Gambetta est à nouveau mobilisé pour les hommages rendus à d’autres protestataires. Il en va ainsi lorsque l’un d’entre eux, François de Mahy, prononce l’éloge funèbre de Sadi Carnot à la Chambre des députés. Il considère que « sa vertu la plus forte fut l’amour de la France » et souligne qu’« il courut offrir ses services à Gambetta » en 1870. L’orateur précise encore :« Il lutta à outrance et, peu de temps après, lorsqu’à l’Assemblée Nationale, le démembrement de l’Alsace-Lorraine s’imposa, il fut l’un des 107 représentants du peuple qui, dans la mémorable séance du 1er mars 1871, à Bordeaux, ne purent se résoudre au sacrifice. Il croyait la guerre encore possible, et avec Gambetta et les généraux qui avaient commandé en face de l’ennemi, Chanzy, Billot, Loysel, Masure il vota la continuation de la guerre à outrance. »


Le 16 février 1913, un monument à la mémoire d’un autre ancien protestataire, Arthur Ranc, est inauguré dans la mairie du 9e arrondissement. Deux plaques de bronze sont apposées, l’une avec ses dates de naissance et de décès ainsi que ses titres, l’autre avec l’inscription suivante « QU’IL N’Y AIT PLUS PARMI VOUS QU’UNE DEVISE, CELLE DE GAMBETTA :

“TOUT POUR LA REPUBLIQUE, POUR LA PATRIE !” »

Les discours prononcés pour  l'occasion  rappellent volontiers le souvenir de 1870, notamment celui de Mathieu Prévot, maire du 9e arrondissement, qui évoque la Défense nationale, et l’intervention d’Henri Galli, militant nationaliste alors président du conseil municipal :« Maire du 9e arrondissement, après le 4 septembre 1870, Ranc s’était donné tout entier à la défense nationale avec l’énergie d’un patriote de 1792. Il était de ceux qui, avec Gambetta, avec Victor Hugo, avec Quinet, avec Blanqui, refusèrent en 1871 d’accepter un traité de paix et de démembrement dont ils prévoyaient les conséquences et qui pèse toujours lourdement sur l’Europe. »


La même année, la mort du polémiste Henri Rochefort suscite des hommages plus unanimes que les appréciations portées sur le défunt de son vivant, phénomène classique. Un élément sert de trait d’union : son patriotisme. Dans L’Action française, Léon Daudet lui consacre son éditorial et loue « un grand patriote », « un magnifique instinct nationaliste ». Remontant aux années 1870, il insiste sur ses liens avec Victor Hugo, autre protestataire avec lequel Léon Daudet est lié familialement. Le journaliste de La Croix rappelle qu’en 1871 Henri Rochefort « prêchait la guerre à outrance ». Son ancien journal, L’Intransigeant, qui s’est pourtant séparé de lui à la fin de sa vie, lui dédie tout de même une longue nécrologie, estimant qu’aucun homme de son temps « peut-être n’aura connu autant de popularité ». L’auteur écrit qu’« on se souviendra aussi que Rochefort était un ardent patriote, qu’il aimait son pays par-dessus tout » et il rapporte une anecdote qui confine au récit édifiant voire à la légende pieuse :

« Un jour, après la défaite de la Commune, lorsqu’il fut arrêté, bien que n’ayant pas participé à l’insurrection devant l’ennemi, un général prussien, ancien ami de son père, vint lui offrir de le réclamer, de le soustraire aux gendarmes et à la déportation qui l’attendait. Rochefort refusa sans hésiter. Il ne supportait pas l’idée de devoir sa liberté à l’un des vainqueurs de sa patrie. » 

Les nécrologies de Juliette Adam, veuve de l’un des 107 protestataires et gardienne farouche de leur geste face à l’Allemagne, mettent naturellement l’accent sur cette dimension de sa personnalité. L’Action française, qui la qualifie de « patriote magnifique », évoque l’Alsace-Lorraine L’événement fait la une de L’Intransigeant, avec photographie, ainsi que du Figaro, qui titre : « Juliette Adam, “grand-mère de la patrie” est morte. » Le journal rend hommage à « la grande Française » qui vécut et mourut « le ruban de 1870 sur la poitrine ». Comme le résume Le Temps, « entre toutes ses religions, une religion demeurait qui avait dominé sa vie » : « Quand elle est morte, ayant accompli son siècle, la flamme du patriotisme la plus pure et la plus profonde brillait encore, inextinguible, en son cœur »



1870 en 1914 : Georges Clemenceau


Georges Clemenceau est l’un des plus jeunes protestataires de 1871. Il est aussi l’un des trois qui survivent à la Première Guerre mondiale, durant laquelle il joue un rôle majeur et même décisif à partir de 1917. Au moment de la déclaration de guerre, l’ancien président du Conseil, qui écrit alors dans L’homme libre, consacre une large part de son éditorial au souvenir de 1870 :

« Nous avons été vaincus, écrasés, démembrés en 1870. Saignés jusqu’aux dernières gouttes, nous avons essayé de revivre et, depuis quarante ans, tantôt bien, tantôt mal, nous avons vécu. Mais cette vie même est notre crime, aux yeux de vainqueurs qui croyaient en avoir fini pour jamais avec nous. Moins de quatre ans après la paix de Francfort, l’homme qui se croyait le maître de l’Europe tentait de nous achever. Il l’aurait fait de sang-froid, comme son successeur fait exécuter les Serbes aujourd’hui, si la Russie, si l’Angleterre n’étaient intervenues. »


Il ajoute : « C’est justice que notre pensée se retourne vers Gambetta. »


Georges Clemenceau songe à la mémoire de Gambetta et s’enquiert aussi des avis de son principal collaborateur à la tête de la Défense nationale, Charles de Freycinet. C’est ainsi qu’il indique au président de la République, Raymond Poincaré : « Vous feriez bien d’écrire à M. de Freycinet. Il a quatre-vingt-six ans, il a été ministre de la Défense nationale en 1870 et, pour lui, c’est un peu la même guerre qui contin. »


Georges Clemenceau succède d’ailleurs à Freycinet à la tête de la commission sénatoriale de l’Armée lorsque le vétéran de 1870 entre au gouvernement en 1915. Deux ans plus tard, il prend la direction des affaires du pays en pleine crise et l’assure jusqu’à la victoire. Le 1er mars 1918, jour anniversaire du vote des préliminaires de paix en 1871, le président du Conseil prend le temps d’intervenir devant le comité « L’effort de la France et de ses alliés » qui commémore à la Sorbonne la guerre de 1870-1871. 

Georges Clemenceau a surtout l’honneur et l’émotion de pouvoir annoncer à la Chambre des députés, le 11 novembre 1918, l’armistice. Il envoie alors « le salut de la France une et indivisible à l’Alsace et à la Lorraine retrouvées », propos salué par de « vives et unanimes acclamations », les députés se levant pour applaudir longuement. Un an plus tard, le 8 décembre 1919, le président du Conseil, devenu pour l’opinion publique le « Père la Victoire », accueille les nouveaux députés d’Alsace-Moselle dans l’hémicycle du palais Bourbon. Charles François, député de la Moselle, qui relit la protestation du 17 février 1871 puis les propos d’Émile Keller le 1er mars 1871, salue en Georges Clemenceau « le dernier représentant de la protestation de Bordeaux, celui qui nous avait promis “une revendication éternelle” et qu’un prodigieux destin a désigné pour présider à la restauration du droit violé en 1871 ». Le chef du gouvernement prend à son tour la parole et rappelle ce passé, ajoutant pour terminer 

« Et la fortune veut que ce soit le dernier survivant des protestataires qui se lèveaujourd’hui pour vous dire, au nom du Gouvernement, dans la patriotique exaltation des nouveaux messagers de la République française, l’ardente parole de bienvenue qui consacre officiellement pour jamais la beauté du grand retour. »


Une décennie plus tard, alors que le vieux fauve est retiré de la politique, le Parlement français ne l’ayant pas élu à la présidence de la République en 1920, une controverse sur son rôle dans les traités de paix est déclenchée par la parution d’un ouvrage intitulé Le mémorial de Foch, publié par Raymond Recouly après la mort du maréchal. Attaqué, Georges Clemenceau prend la plume à son tour et ce dernier travail est publié de manière posthume sous le titre Grandeurs et misères d’une victoire. Ce livre révèle la force du souvenir de la guerre de 1870 et la nature des leçons que l’ancien protestataire de 1871 s’est efforcé d’en tirer. Georges Clemenceau estime qu’il fallait, à rebours de ce qu’avaient fait les Allemands lors du conflit précédent, « que la libération ne se traduisît pas par l’annexion d’un territoire conquis ». Il consacre un chapitre entier à la question rhénane et exprime l’idée que les cinq millions et demi d’habitants de la Rhénanie « ne trouveraient peut-être pas bon qu’on disposât d’eux sans une consultation préalable ». Il explicite ensuite l’importance du souvenir de 1870-1871 dans cette réflexion « Si la France avait été animée d’intentions conquérantes, comme le lui ont reproché quelques Américains, elle se fût sans doute cantonnée dans des revendications de territoires auxquelles des souvenirs historiques demeuraient attachés, malgré le péril de fonder la paix de l’Europe nouvelle sur une question d’Alsace-Lorraine à rebours. »


La zone rattachée à l'Allemagne a été proposée par le géologue allemand Wilhelm Hochecorne qui tient compte de la richesse du sous-sol, et non des limites des départements.


Le précédent de la guerre de 1870 est donc très présent dans ce raisonnement et l’ancien protestataire de 1871 y puise une partie importante de sa ligne de conduite.

 Portés par un besoin de justifier leur attitude en mars 1871, mais peut-être aussi d’exorciser la défaite, plusieurs protestataires prennent la plume pour évoquer la guerre de 1870. Leur récit ne diffère pas fondamentalement des ouvrages de même nature, hormis sur la possibilité de poursuivre le combat (et encore sont-ils parfois prudents à ce sujet). Certains jouent toutefois un rôle de vigie afin d’éviter le délitement du souvenir, tel Victor Hugo à travers des écrits enflammés. La mort des protestataires permet à leurs thuriféraires de vanter leur geste et au minimum de souligner l’importance décisive de la guerre de 1870 dans leur vie. La trace la plus sensible de ce conflit réside toutefois dans la façon dont leur dernier survivant, Georges Clemenceau, aborde la Première Guerre mondiale et son règlement. Aussi inflexible face à l’ennemi qu’en 1871, soucieux de relier le conflit du moment à son devancier, le vieux leader convoque aussi le souvenir de 1870 afin de chercher à éviter lors des traités une issue aussi lourde de nuages que l’annexion de 1871. Si ses efforts furent vains, ils témoignent néanmoins de l’ombre portée de la guerre de 1870 sur le premier xxe siècle français.

                                                                                   Fabien Conord

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